1 mai 2017 1 01 /05 /mai /2017 10:07
La boucle du temps.

Le sombre envahit la ville en ce début d'automne. Une pluie drue et froide tombe en longs traits verticaux qui se brisent sur les pavés noyés. Réfugié dans l'encoignure de la porte d'un hôtel, tout ratatiné et grelottant sous une mince gabardine noire, un homme implore les passants du regard. Il commence à désespérer d'entendre le bruit métallique d'une petite pièce de monnaie tombant dans le gobelet posé devant lui, car personne ne s'arrête. Tous courent au plus vite pour éviter la pluie et rattraper le temps perdu dans les embouteillages. Tous ces gens étaient-ils donc soumis à un horaire surchargé, à une très longue liste de choses à faire au point d'ignorer l'immense tristesse noyant la profondeur des yeux noirs du mendiant qui les regarde passer?

Enfin, un jeune homme s'approche du miséreux.

- Vous avez froid, dit-il, et la nuit tombe. Pour vous réchauffer voulez-vous m'accompagner

jusqu'au petit restaurant qui est à quelques pas d'ici ?

 

La boucle du temps.

- Mais, je n'ai pas assez d'argent pour me payer un repas, répond le mendiant en pointant du

doigt les quelques piécettes récoltées durant la journée.

- C'est une invitation et c'est moi qui paye, dit le jeune homme en souriant.

Quelques minutes plus tard, attablés devant leur assiette bien garnie, ils se parlent comme s'ils se connaissaient depuis toujours.

La boucle du temps.

Dans un premier temps, le mendiant est quelque peu confus par la générosité de son interlocuteur puis, il s'enhardit et raconte sa descente aux enfers due à la maladie et au chômage. Arcas est son prénom. Il est tellement heureux de l'intérêt que, pour la première fois, l'un de ses semblables lui porte! Des larmes d'émotion stagnent dans ses yeux noirs. Quelques-unes perlent au bord de ses paupières quand, après le repas, Raphaël lui propose de l'héberger. C'est vrai que cette nuit, il ne sait pas où dormir. Les gîtes sont complets. Il ne reste que les ponts pour s'abriter. D'abord, il refuse la proposition de Raphaël, mais celui-ci la maintient fermement. Il finit par l’accepter. Le jeune homme amène alors son compagnon jusqu'à son petit appartement situé au centre de la ville. À l'invitation de Raphaël, Arcas peut se doucher longuement et se raser. La toilette terminée, c'est un tout autre homme qui se présente dans le salon. Il est vêtu d'un pyjama et d'un peignoir prêtés par son hôte. Il paraît avoir rajeuni d'une bonne dizaine d'années. Les traces de fatigue ne se voient plus sur son beau et fin visage, auréolé par sa longue chevelure dorée parsemée de fils d'argent. Durant la soirée les deux hommes échangent leurs idées sur des sujets très différents. Le clochard subjugue son hôte par ses connaissances et sa grande culture. Lorsqu’Arcas lui fait remarquer que minuit vient de sonner, Raphaël s'interroge sur la durée de leurs échanges, car elle lui a paru tellement courte. Il a l'impression que le temps s'est arrêté, comme coagulé dans une grande intensité. Il fait part de son étonnement et Arcas lui répond en fixant intensément le jeune homme: le temps est ce qu'il est. Crois-tu que l'on peut rendre une heure plus courte ou plus longue, la rendre plus rapide ou plus lente ? En prononçant ces paroles, ses yeux brillaient d'un éclat surnaturel. 

        

Le sommeil de Raphaël fut profond. À sept heures trente, il se réveille en sursaut; son radio-réveil n’a pas fonctionné. Son premier réflexe est de se rendre au salon. Tout est parfaitement rangé, le divan-lit est replié et il n'y a plus aucune trace d'Arcas; il a disparu! Intrigué, il fait le tour de la salle de séjour pour voir si rien n'a été volé. Sur la table basse, il aperçoit une bourse en cuir brun, semblable à celle que l’on utilisait au Moyen-Age. Elle est serrée par un lacet noir et posée sur un papier où quelques mots sont griffonnés: " Fais-en bon usage et merci pour tout". Raphaël desserre le cordon de la bourse et écarte le cuir. Il découvre deux cailloux en forme d'œufs parfaitement polis. L'un est noir et l'autre est blanc. Étonné par ce présent, mais n'ayant pas le temps de s'en occuper tout de suite, Raphaël dépose la bourse sur la commode et se prépare pour se rendre à son travail. Il a perdu beaucoup de temps et il ne sera pas à l'heure au bureau. Son chef de service allait encore lui faire des remarques désobligeantes.

Dans la rue, sous la pluie qui redouble d'intensité, rageur, il attend le bus qui n'arrive pas. Ah, s'il pouvait arrêter ce temps qui court et qui accentue son retard.

Enfin, il peut se caser péniblement dans un bus bondé. Arrivé très en retard sur son lieu de travail, comme prévu, le petit chef muni de son petit pouvoir lui rend la vie impossible. Raphaël se concentre tant bien que mal sur les chiffres que l’écran de son PC lui jette à la figure. La journée n'avance pas et les heures deviennent des éternités. Enfin, le cap des dix-sept heures, franchi par l'aiguille des secondes, sonne sa délivrance. Aussitôt, il ferme son ordinateur et s'enfuit comme un voleur.

Ce soir, la pluie a cessé. Du haut de son balcon, à pic des toits sombres, Raphaël rêvasse en contemplant les lumières de la ville. Il écoute l'étrange soupir d'une journée qui semble ne pas vouloir mourir. La température s'est radoucie. Les étoiles falotes s'allument une à une. Au loin, les feuillages du parc bruissent et un vent léger transporte jusqu'à lui leur mélodie frémissante. La télévision diffuse encore et toujours les mêmes images: la guerre contre Daech éclate les bombes qui déchirent la chair des civils et des enfants innocents. Il éteint le téléviseur et fait défiler dans sa mémoire les instants passés avec le mendiant. Le présent d'Arcas trône toujours sur la commode. Il décide de s'en emparer et desserre le cordon. Les deux cailloux sont là, mystérieux, lovés au fond du petit sac. Raphaël ne peut résister à l'appel de ces pierres. Malgré son instinct qui lui souffle de ne pas y toucher, il les saisit. Elles sont étonnamment douces et chaudes et elles invitent à la caresse.

Mais, dès le contact de ses mains avec les pierres, la couleur du ciel vire au noir et d'une violence inouïe un orage éclate. La fulgurance des éclairs qui flagellent sans interruption la ville est hallucinante. Une tornade se déchaîne. Au bout de quelques minutes, les silhouettes des maisons se tordent. Le sol se désintègre sous les pieds de Raphaël dont l'estomac se retourne de peur, au point de le faire vomir. Puis, dans un fracas assourdissant, la ville explose et le souffle du vortex emporte tout sur son passage. Combien de temps ce phénomène dura-t-il ? Raphaël ne peut pas répondre à cette interrogation. Il reprend peu à peu la conscience de son environnement. Le fracas de la tornade n'est plus qu'un léger bourdonnement

 

Dans son appartement, allongé sur le dos, il flotte soutenu par un halo de lumière. Dans un clair-obscur, au-dessus de lui se tient un personnage étrange: un éphèbe fait de chair et de feu et aux épaules ailées. Une voix qui semble venir des profondeurs de la terre lui dit:

- Je suis Kairos, Maître de l'instant fugitif. En caressant les deux cailloux, tu m'as appelé. Alors, voilà ce que j'ai à te dire: veux-tu présider le Temps, ce Temps qui te paraît trop long ou trop court selon les circonstances de ta vie? En devenant le Président du Temps et en modifiant son cours, tu pourras aisément régner sur le monde. Accepterais-tu cette présidence?

Raphaël, malgré sa terreur, parvient à prononcer un "oui" à peine audible auquel il ajoute: mais, que dois-je faire pour cela ?

- Tu utiliseras les cailloux donnés par Arcas. Pour ralentir le Temps, il suffit de serrer le

caillou blanc dans ta main droite et pour l'accélérer, serrer de la main gauche le caillou noir". Après un instant de silence, il demande:

- J'ai la promesse de ton assentiment ?

Raphaël acquiesce de la tête.

- Je peux donc m'en aller.

Et sur ces paroles, Kairos se volatilise dans un violent éclat de lumière, forçant Raphaël à fermer les yeux.

Après quelques minutes, il parvient à les rouvrir. Toute trace du passage de l'extraordinaire personnage a disparu. L'appartement est parfaitement rangé. La ville présente son aspect habituel avec ses passants et ses voitures. Raphaël est persuadé qu'il a rêvé ce fantastique événement. Il constate que la bourse est toujours sur la commode. Il hésite. Puis, tout en se moquant intérieurement de sa naïveté, il se dirige vers elle et s'empare du caillou blanc. Il le serre fortement de la main droite tout en contrôlant les émotions qui se bousculent en lui. Mais rien ne se passe. Il a bien été l'objet d'une hallucination. Il éprouve subitement le besoin de prendre un grand bol d'air et il se dirige vers le balcon. C'est alors qu'il prend conscience de l’anormalité de sa marche: il se déplace comme frappé par une paralysie partielle dans tout le corps. Après plusieurs minutes, il arrive enfin sur la loggia et il scrute la rue. Il voit les gens marchant sur les trottoirs, mais ils n'avancent presque pas. À ce moment, il comprend qu'il n'a pas déliré. Kairos n'existe pas que dans son imagination et il lui a donné la capacité de ralentir le Temps. Immédiatement, il pense à tout ce qu'il pourrait faire de son nouveau statut et il récite, la voix chavirée par l'exaltation:

Moi, Président du Temps, en jugulant le temps, je pourrai allonger à l'infini la vie des hommes;

Moi, Président du Temps, j'aurai désormais tout le temps de parcourir le monde et de rencontrer les différents habitants qui le peuplent.

Moi, Président du Temps, j'aurai tout le temps d'admirer, de respirer et d'aimer;

Moi, Président du Temps, j'aurai tout le temps de sourire et de réfléchir;

Moi, Président du Temps, j'aurai tout le temps de dormir et de rêver

Moi, Président du Temps, j'aurai la faculté de partager tout cela avec les autres et je créerai un monde meilleur ou l'amour régnera.

Merci, Kairos pour ce Temps que tu me donnes. Je serai digne de ma tâche de Président.

Et la vie des hommes sur terre continua au ralenti. Plus personne ne vieillissait. Si quelqu'un mourait, c'était par accident en se faisant renverser par une voiture, en tombant d'un échafaudage, en se noyant ou en succombant à une maladie grave. Peu à peu, les guerres disparurent, car elles n'avaient plus de raison d'être; tout le monde vivait heureux et sans angoisse. La pensée de vivre sans vieillir, sans craindre l'issue fatale, annihilait les jalousies et les disputes. L'anxiété devant le temps qui passe n'était plus d'actualité. On prenait son temps. Les gens se disaient: ce que je ne sais pas faire aujourd'hui, je le ferai demain. Rien ne presse, pourquoi s’en faire? La vie était rythmée par les jours, les nuits et les saisons. Les calendriers, les montres et les horloges, ces unités de mesure qui permettaient de segmenter le temps physique en forme de passé, présent et futur, étaient devenus inutiles. Tous ces objets se retrouvèrent dans les musées. L'humanité se comportait de manière nonchalante et sans stress, et cela grâce à Raphaël qui présidait la marche du Monde à l'insu de ses habitants.

Mais, peu à peu, les hommes changèrent. Ils n'avaient plus envie de travailler puisque le bien le plus précieux, la jeunesse éternelle, leur était donné. La vie devint monotone; il ne se passait plus rien. Les plaisirs sans cesse renouvelés, même ceux de la chair, n'avaient plus l'attrait de jadis.

La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.

La population crût et doubla au bout de quelque temps. Les paysans, ceux qui travaillaient encore pour se distraire, ne produisaient plus suffisamment de nourriture et une famine importante s'installa. Il fallait absolument trouver un moyen pour l'endiguer, car les peuples se révoltaient et des troubles graves étaient signalés dans tous les pays du monde. Les Présidents des différents continents se réunirent et discutèrent longuement de la situation.

Au bout de quelques semaines de négociations acharnées, ils estimèrent que pour résoudre le problème de la surpopulation, il fallait éliminer les personnes les plus âgées et les plus faibles.

À leurs yeux, c'était le seul choix possible pour garder leurs privilèges. Dans un premier temps, plusieurs lois furent promulguées: toutes les personnes âgées ou handicapées seraient éliminées. La médecine ne pourrait plus exercer son rôle et devrait disparaître; on ne pourrait plus soigner les malades, il fallait les laisser mourir. De plus, on n'empêcherait plus les épidémies de se propager. Ainsi, la sélection naturelle s'opérerait et seuls les plus forts survivraient. D'autre part, les hommes les plus jeunes seraient engagés de force pour rétablir une agriculture permettant de nourrir le monde et une armée serait créée pour imposer les décisions des régimes politiques et assurer le maintien de l'ordre.

 

En prenant connaissance de ces lois, Raphaël fut horrifié par la direction qu'allait prendre le monde et par le sort que l'on réservait à une partie de la population. Il se sentait responsable de ce qui arrivait. Il avait cru apporter le bonheur à ses contemporains en les rendant pratiquement immortels, mais il n'avait introduit que l'injustice et le malheur pour une bonne part d'entre eux. Sa décision fut prise rapidement: moi le Président du Temps, je dois le remettre en marche. Je dois rétablir l'écoulement du Temps pour éviter toutes les atrocités qui se préparent. J'ai eu tort d'avoir la prétention de trouver le bonheur là où il n'est pas. Presque en courant, il se rend dans le petit parc situé près de chez lui et s'assied sur un banc.

Devant lui, de très jeunes enfants surveillés par leur nourrice jouent paisiblement.

Dans le bac à sable, un petit garçon construit des routes et des tunnels. Il y fait rouler une petite voiture rouge.

Raphaël lui demande:

- Quel âge as-tu ?

- Bientôt trente-deux ans, répond le garçon.

Alors, Raphaël, sans hésiter, plonge la main dans la poche gauche de son veston et serre le caillou noir qui s'y trouve.

Immédiatement, les bambins qui jouent autour de lui grandissent et deviennent adultes en quelques dizaines de minutes. Leurs vêtements d'enfants devenus trop petits se déchirent sous la pression de leur croissance. Certaines nourrices meurent, d'autres deviennent de très vieilles femmes et poussent de petits cris effrayés en voyant ce qui leur arrive. Raphaël perçoit tous ces changements. Il voit la peau de sa main droite se garnir de taches brunes en même temps qu'elle se ride. Son corps devient pesant et ses articulations douloureuses. Et soudain une douleur intense lui traverse la poitrine. Sa respiration devient pénible et après quelques secondes, il tombe foudroyé par un infarctus. Dans un dernier réflexe, sa main gauche se crispe fermement sur le caillou noir et provoque une nouvelle accélération du Temps. Alors, tous les êtres humains se transforment en petits vieux et pour finir en squelettes.

La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.
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La boucle du temps.
La boucle du temps.
La boucle du temps.

Les trains fous, avec leurs conducteurs décédés, foncent sur les rails et ne respectent plus les feux de signalisation. Transportant leur cargaison de morts et de vivants, ils se percutent entre eux et déraillent au passage des aiguillages. Sur les routes, les voitures provoquent des carambolages monstres tuant les conducteurs et les passagers qui sont encore vivants. Les pilotes d'aéronef trépassent aux commandes de leur appareil qui s'écrasent un peu partout. Les bombes nucléaires transportées par les avions militaires, explosent les une après les autres. Croyant à une attaque des États unis, Poutine déclenche le feu nucléaire en envoyant une armada de missiles sur l'Amérique et l'Europe. Celles-ci ripostent de la même manière. Toutes les centrales nucléaires n'étant plus contrôlées explosent à leur tour. C'est l'apocalypse ! La croûte terrestre se fend et les volcans, libérés de leur gangue de roche, crachent leur lave en fusion. Des millions de tonnes de cendres envahissent le ciel et forment une épaisse couche que les rayons du soleil ne parviennent plus à traverser.

Au bout de quelques heures, toute trace de vie à la surface de la Terre a disparu.

 

Quelques millions d'années plus tard, réfugié dans l'encoignure de la porte d'un l'hôtel, tout ratatiné et grelottant sous une mince gabardine noire, un homme implore du regard les passants. Pendant ce temps-là, un jeune homme dans son lit, blotti dans la chaleur de sa couette, rêve qu'il devient Président…

 

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José Pigeolet Pigeolet José - dans La boucle du temps
24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 16:39
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

Au fil des kilomètres parcourus, le paysage a changé au point que je ne sais plus où je suis. Brusquement, la nuit est tombée et la pluie mêlée de neige a accéléré sa chute. Ce contexte complique le choix de la direction à prendre.

Je dois me poser et scruter les ombres au-delà des ténèbres. Espérer voir "La Lueur" sur l'horizon perdu.

 Alors, les lumières de la ville s'éteignent et sont remplacées par le sombre de la nuit tandis que la neige s'est complètement substituée à la pluie.

La quête de l'étoile inaccessible n'est plus qu'un lointain souvenir qui se dilue dans le flou noir qui m'entoure. La tentation est grande d'abandonner la route, de m'arrêter sur les bas-côtés et de me recroqueviller sous les grands sapins verts, de fermer les yeux et attendre. Attendre quoi…que le jour se lève?

Je sais que la lumière reviendra vibrante jusqu'à l'insoutenable. Elle effacera les ombres et supprimera les contours. Provocante, elle forcera le destin qui mènera à la fin, car la réalité insupportable s'écartèlera alors sous ses copeaux d'éclats aveuglants. 

Pour fuir tout cela, la solution est peut-être de faire demi-tour, repartir en arrière pour m'éloigner du présent et me nourrir d'une longue route déjà parcourue; retrouver l'enfant qui a illuminé ma vie.  Mais, ce serait nier l'image de l'instant. Ce serait devenir étranger à moi-même, à ce que je suis aujourd'hui.

Étranger à moi-même…et pourquoi pas ? Se laisser tenter… remplacer le "je" par le "il".

Ne pas savoir…ne plus savoir, renoncer au jeu que la société me propose. Passer de l'autre côté du miroir. Errer en marge de la vie. Renoncer à être et à sentir. Gommer les émotions pour ne plus souffrir. Chercher l'absolu de la vérité, froidement, intellectuellement, sans implication. Être au-delà de mon corps, le regarder agir, lui parler comme si je parlais à un autre. Divorcer du monde dans lequel ma personne se meut et fraterniser avec l'indifférence.

Mais qui suis-je pour vouloir ainsi déserter la pluie, le vent, le soleil, la vie et rayer la vacuité d'une existence sans être?

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

Mais la réalité efface le désir. Mes paupières sont devenues lourdes et le froid est insupportable. Je ne peux rester plus longtemps sans bouger. Je dois prendre une décision. Et finalement, dans un dernier sursaut de volonté, j'opte pour l'abandon de la voiture sur le bas-côté de la route. À peine sortis de mon véhicule, les flocons blancs m'enrobent de leur sarabande tourbillonnante. Un vent glacial les plaque sur mon visage rougi par le froid. J'hésite un moment avant de m'enfoncer dans la tornade blanche. Mais finalement, je franchis le fossé qui longe la route et les épaules courbées, j'essaye de trouver un chemin qui me mènera vers la chaumière protectrice et la chaleur de son feu de bois. Mais, je ne vois plus rien devant moi, car la chute de plus en plus dense des flocons colle ceux-ci à mes paupières et les scelle dans une robe de glace. Tous mes efforts pour les ouvrir restent vains et j'avance sans savoir vraiment où je vais. Mes jambes s'enfoncent jusqu'aux genoux dans la neige poudreuse qui rend ma progression de plus en plus pénible. Le gel s'infiltre insidieusement sur ma peau par les moindres interstices de mes vêtements. Ma respiration devient haletante et le froid brûle mes poumons. Je dois absolument me rendre à l'évidence: si je ne trouve pas rapidement un refuge, je vais mourir gelé et étouffé par la neige.

Curieusement, aucune angoisse ne me tenaille, mais une grande lassitude m'envahit peu à peu. Elle est accompagnée d'une irrésistible envie de me coucher sur le blanc manteau et de m'en faire un  linceul pour m'endormir doucement.

Ainsi, verrais-je enfin la vérité cachée derrière l'horizon disparu!

Mais, dans le lointain, des loups se mettent à hurler et bien vite leurs longues plaintes se font de plus en plus prégnantes. Mourir de froid passe encore, mais la perspective de ma chair déchirée par ces carnassiers m'est insupportable et je me remets debout et je reprends ma marche. Après quelques minutes, je me heurte à ce que je prends d'abord pour un grand rocher noir. En réalité c'est un mur cyclopéen. Étais-je sauvé? Était-ce un improbable et providentiel refuge dans cet enfer blanc? 

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

À tâtons, les mains glissant le long du mur, je longe cette barrière noire dans l'espoir de trouver une porte, qui une fois franchie, me permettrait de trouver un abri à l'intérieur de cet édifice. Après une bonne vingtaine de pas, un mur, que je devine perpendiculaire au premier, me fait changer de direction. Comme le vent redouble de puissance, je m'empresse de suivre cette nouvelle voie. Un troisième et un quatrième mur me ramènent à mon point de départ où je retrouve les traces de mon passage récent. Trois fois, je fais le tour de cette construction sans découvrir le moindre orifice.

Je suis épuisé, mes jambes ne veulent plus me porter et la meute rugissante n'est plus très loin.

Rassemblant mes dernières forces, toujours à la recherche d'une issue, je longe à nouveau les murailles qui, je le devine, forment une tour carrée. Mais elle est dépourvue de porte, de fenêtre; pas la moindre brèche. Et les pierres parfaitement jointives ne me laissent aucun espoir de pouvoir grimper sur cette surface lisse dont la masse sombre se perd en hauteur dans le nuage de flocons blancs.

Désespéré, je m'assieds dans la neige en me demandant comment faire face à la meute affamée qui maintenant est toute proche.

Et puis mon regard est attiré par une tache plus sombre que je n'avais pas vue auparavant. Elle dessine sur le mur de l'édifice un demi-cercle dont le diamètre est situé à la hauteur de la neige accumulée contre la paroi de la bâtisse. C'est une ouverture qui me paraît très petite. Mais, vite, il faut faire vite. Je n'ai pas le choix. Frénétiquement, mes mains s'efforcent de dégager la neige pour agrandir l'orifice. L'estimant suffisamment large, j'essaye de m'engager dans le trou. Impossible ! Les pierres forment un boyau trop étroit pour laisser le passage à mon corps. 

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

Alors, des grognements effrayants m'avertissent que les loups sont là. En effet, une douzaine de bêtes, plus grandes que moi, m'encerclent et bloquent toutes possibilités de fuite. Ils sont effrayants ! Les flocons blancs gelés s'agglutinent autour leurs poils et grossissent leurs silhouettes menaçantes. Tranchantes sur le fond rouge de leur gueule ouverte, leurs babines retroussées laissent percevoir des crocs si grands que les langues pendantes ne parviennent pas à les cacher. Vingt-quatre yeux noirs fendus chacun par une amande dorée me fixent intensément.

Ils se sont immobilisés. Certains assis me regardent sans bouger. D'autres, couchés, cachent leur museau entre leurs pattes pour se protéger du froid. Tous m'observent et attendent le signal du mâle dominant pour se ruer sur moi. Mais celui-ci semble prendre plaisir à contempler ma détresse et à retarder le déclenchement de l'assaut final.

Un sentiment de terreur vrille mon corps et me paralyse.

Alors, dans un dernier geste de désespoir, je me débarrasse de mon anorak et leur jette en pâture. Ils se ruent sur lui et, avec des grondements rageurs, ils le déchiquettent en quelques instants. Pour détourner leur attention, je leur lance les uns après les autres tous mes vêtements, y compris mes bottines de cuir sur lesquelles ils s'acharnent plus longuement.

Profitant de ce petit répit donné par l'obstination des loups à réduire mes vêtements en lambeaux, je plonge une nouvelle fois dans l'ouverture du mur… et cette fois, débarrassé de tous mes habits, je parviens à m'y infiltrer entièrement, tandis que les bêtes carnassières surprises par ma manœuvre poussent dans le noir de l'entrée du tunnel, des hurlements de rage en voyant leur proie s'échapper.

La muraille me semble épaisse de plusieurs mètres. En m'aidant des pieds et des mains et en m'accrochant à la moindre aspérité, je rampe dans un boyau étroit où l'air est irrespirable. La boue et le gel qui garnissent le fond m'aident à faire glisser mon corps et m'assurent une progression lente, tandis que les loups continuent à aboyer leur colère à l'entrée de la trouée.

Après quelques minutes qui m'apparaissent interminables, j'aperçois enfin la clarté du bout du passage. Après un ultime effort, j'émerge de ce boyau en étant complètement nu, glacé et épuisé. 

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

À ma grande surprise, alors que je m'attendais à déboucher dans une cour fermée, au contraire un immense paysage, étonnant et merveilleux, s'impose à mes yeux. La tour a disparu. Une douce chaleur pénètre mon corps comme un dictame. Tout mon être se détend, mes muscles redeviennent souples et les blessures de mon corps causées par le frottement contre les pierres disparaissent.

Je peux contempler une large vallée baignée de lumière s'ouvrant devant moi.

Une rivière dont l'eau, transparente comme celle de la source déroule en son milieu un ruban perlé d'éclats lumineux.

Dans la prairie, des coquelicots, des boutons d'or, des ombellifères, des orchidées, des renoncules, des bleuets, des cosmos, des narcisses et bien d'autres fleurs de mon enfance forment un tapis coloré et odorant.

La rivière est bordée par des arbustes qui peignent un camaïeu de verts tendres allant du jaune citron au bleu profond sur lequel se détachent des cornouillers blancs. La fragrance des viornes parfume l'air de la vallée.

Dans le lointain, la rivière se perd dans un lac bleu entouré de montagnes dont les sommets enneigés, embrasés par la lumière du soleil, scintillent comme des diamants. Sur les berges de cette étendue transparente, de nombreux animaux différents se côtoient et se désaltèrent tranquillement. Au bas des montagnes, de vastes champs de blé dorent les pentes douces.

Sur un grand rocher gris, un loup blanc lance son cri de ralliement et rapidement je me retrouve entouré d'une meute bienveillante. Mes mains s'enfouissent dans la toison épaisse des fauves qui sollicitent mes caresses en me léchant le visage.

Un soleil chaud et bienfaisant m'incite à me rapprocher de la rivière dont le murmure régulier fredonne une douce mélodie.

Tandis que je m'avance dans la prairie verte pointillée de taches de couleur, des insectes de toutes sortes et des papillons plus chatoyants les uns que les autres s'envolent en bouquet vivant. Des hirondelles tracent leur vol rapide et acrobatique tout en accompagnant ma progression vers le cours d'eau. Certaines me frôlent de si près que je pourrais les toucher du doigt. Dans les arbustes, les bruants, les pinsons, les loriots, les accenteurs mouchets, les fauvettes, les merles, les mésanges, tous les passereaux du monde, accordent leurs chants dans une vaste harmonie.

Un immense bonheur et une douceur infinie envahissent mon cœur. Jamais je ne m'étais senti si heureux.

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

En arrivant près de la rivière, je distingue la silhouette d'un jeune garçon de sept ou huit ans. Il est entièrement vêtu de blanc. Ses longs cheveux blonds, légèrement ondulés, m'empêchent de distinguer son visage penché sur l'onde transparente. Il m'a entendu venir, car il se redresse. En m'apercevant, un large sourire se dessine sur son visage et il se met à courir dans ma direction. Il s'approche rapidement et ses petites jambes semblent ne pas toucher le sol tant sa course est légère.

Et soudain, je le reconnais. Le garçon qui coure vers moi… c'est moi !

À la douceur et au bonheur qui m'avait envahi, s'ajoute le choc d'une grande émotion. Moi aussi je me mets à courir vers lui en écartant les bras, plein d'amour pour l'accueillir et le serrer contre moi. Mais, au moment où la jonction se fait, je me réveille.

C'était un rêve et ce rêve m'avait emporté dans un autre ailleurs, celui de mon enfance où je pouvais fuir l'esclavage de l'habitude et refuser d'emprunter toujours les mêmes chemins.

Un étrange sentiment de plénitude dilate mon cœur.

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

Et depuis ce rêve, j'ai navigué en solitaire et atteins l'île merveilleuse ou le temps n'existe pas. L'esprit joyeux débarrassé de mes stéréotypes, tout en suivant un filament d'espace, je marche enfin pieds nus sur le sable blanc, à la rencontre de la vague cristalline. Je crée une ouverture personnelle faite de la fusion de ce qui m'entoure avec mon vol à l'intérieur de celui-ci.

Être, ressentir le chaud soleil sur mon corps, avaler la lumière, me mettre en syntonie avec tout ce que je crois beau et supprimer l'affrontement du temps qui passe font que je ne crois plus à la fin du chemin. Voilà ce qui est devenu mon essentiel. J'étire les boucles du temps, je supprime "l'avant" et "l’après ».  Je fusionne le temps et l'espace dans une immobilité prégnante et j’introduis une étincelle d'infini dans le chemin de ma vie.

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.

C'est ma nouvelle  volonté de penser mon monde dans le temps de l'instant et d'entrevoir un  horizon peuplé d'espoirs insensés et de rêves sans limites pouvant donner du sens à mon présent. Je découvre ce que je suis vraiment en rejoignant le moment de mon enfance et je refuse de percevoir ce qu'il y a derrière l'écran de mon ignorance !

Dans cette fin d'hiver, je neutralise en les coagulant les minutes qui s'égrènent en une cascade d'écume menaçante et j'enferme mes angoisses dans la nasse de mes interrogations.

Ma vie s'avive encore et je veux y entrer. Je ne veux plus être étranger au souffle du violon qui chante dans le lointain.

Je veux me laisser imprégner par la douceur d'un temps vécu au ralenti et le remplir de rêves voyagés sur les ailes des oiseaux.

Mais, ces mots, ces phrases que j'utilise ne sont qu'un pâle reflet de ce qui est en moi, car il n'y a point de mot pour dire qui je suis. Et pourtant, ce moi, j'essaye de le dessiner par l'écriture sur l'horizon du futur en espérant trouver la vie à l'état pur, comme soutenue seulement par le fragile battement d'ailes transparentes de la demoiselle que j'observe sur la mare. L'air qui entoure cet insecte est si fin, si léger si diaphane qu'il est invisible et paraît inexistant. Et pourtant, il est là et porte dans sa fragilité toutes les délicatesses du monde.

 

Au bout d'un moment, la libellule finit toujours par se poser sur le miroir de l'eau. Le reflet bleuté de ses ailes est alors comme un enchantement. Et puis, elle s'envole et disparaît définitivement, tandis que l'eau qui reste seule n'est plus pareille.

Alors, on pleure parce que seul dans le désert on ne sait comment retrouver son chemin.

 

Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
Être libre de rêver ce que je suis.
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20 mai 2014 2 20 /05 /mai /2014 12:51

QUELQUES JOURS AVANT…ombre corde
 
Mon crâne ressemble à une chambre sans fenêtre, j'y étouffe.
Le temps est passé fixant mes espoirs emmurés contre les barreaux que la terreur enflamme.  
Alors, je veux m'ôter de l'esprit les images qui l'asphyxient. Je n'en peux plus de ces idées prisonnières de moi-même qui cognent dans ma tête. Elles me mènent à la démence.  
Alors, j'écris à la lueur des étoiles. L'écriture devient exutoire et suscite l'espoir écaché par les murs de ma prison; ces murs trop durs pour que mes mains s'y accrochent.
 
J'écris, en espérant reprendre possession de ma lucidité, de circonscrire les événements, de les forcer à entrer dans le champ de ma conscience, d'admettre qu'ils sont là et de les apprivoiser. Faisant irruption des profondeurs de la terre, dans sa rapidité verticale, un morceau de glace bleue a ouvert en moi une plaie béante. Par le fil des mots, j'essaye de recoudre les lèvres de mes plaies.
 
Dans ma cellule froide, couché sur la planche censée servir de lit, je me noie dans un océan de frissons portés par les vagues successives qui naissent au sommet de mes épaules, envahissent mes flancs, déferlent sur mes jambes, meurent dans la froideur de ma couverture crasseuse et renaissent aussitôt pour repartir à la conquête des plages de mon corps. Et dans ma tête, une hydre hideuse grimace et ameute mes oreilles. Alors, je me lève, je m'emmitoufle comme je peux et j'écris.
J'écris, car la nuit je suis seul sans la résonnance des clés traînant sur les barreaux, sans les cris de la désespérance, sans le bruit des bottes des gardiens et leurs plaisanteries graveleuses. Je dois me débrouiller avec cette solitude et ce désarroi. Plus fort qu'un désir, suivre la guidance de mes voix intimes devient une obligation. Alors, j'accepte d'affronter mes démons et de ressentir mes émotions.hashem


 
J'écris parce que j'aime savoir que les idées, les phrases, les mots qui sont nés dans mon corps se mettent à voyager, se moquent de l'espace et finissent dans les mains de celui pour qui ils sont écrits.  Le temps s'abolit, l'évasion se fait et deux êtres communiquent par les mots assemblés. Ce qui m'aide à survivre c'est de savoir que j'appartiendrai aux pensées de quelqu'un. Espérer cela me permet de mieux traverser ces heures où sourdre l'angoisse de mon enfermement. Alors, un semblant de liberté naît.
 
J'écris au gré de mon désespoir, sans trop de cohérence, entre l'optimisme et le découragement.
J'écris pour savoir ce qui est bien, ce qui est mal, pour devenir "l'observateur" de ce que je suis, de ce que je deviens, de ce voyage incroyablement difficile qu'emprunte mon existence. Cette vie, celle qui m'a été donnée à mon corps défendant, je la déroule en niant le lieu où elle me mène. Je suis l'acteur de cette vie, mais je ne sais pas dans quelle pièce je joue. Et pire je ne connais pas mon rôle, car je ne l'ai pas choisi. Toutes les nuits, le même cauchemar revient : je suis devant la foule et je dois discourir dans une langue étrangère dont je ne connais pas un traître mot. Cette situation angoissante est peut-être le symbole de ce que je suis devenu: une esquisse prisonnière d'un questionnement sans réponse.
Mais, je crois deviner comment sortir de ce piège. J'ai même commencé à le faire: mes mains s'accrochent à ce bout de crayon insignifiant en lui-même, mais tellement vital pour m'accompagner  dans la voie qui me conduit vers le néant. Je ne contrôle plus rien, sauf mes écrits. Ils sont à moi et personne ne pourra étouffer mes cris gravés sur un bout de papier.
 
Alors, à toi l'inconnu qui me lit, j'écris mes doutes, mes certitudes, mes interpellations.
 
Pour moi, la vie ne trouve sa justification qu'en elle-même, dans la beauté de l'amour qui la transcende, dans le merveilleux de la nature, dans la créativité positive des êtres, dans le signifiant des mots traversant le poème écrit comme une partition musicale où les couleurs des phrases s'accordent harmonieusement entre elles.
Mais, je vis dans l'obscurantisme.
Si l'ombre inquiétante met la lumière en valeur dans les tableaux de Rembrandt, faut-il pour cela admettre sa présence dans la vie et ne pas tout faire pour la combattre ? Faut-il accepter sans broncher l'inquisition de mon âme ? Le courage n'est-il pas dans la révolte ?
La révolte… est-ce la seule raison de ma présence ici ? Ma pensée est-elle si révolutionnaire qu'elle doit me conduire à l'enfermement, à la torture et l'assassinat ?
Suis-je coupable de ne pas accepter un régime imposant sa dictature théocratique ? Suis-je coupable de me sentir impuissant entouré par le fracas des mensonges qui explosent autour de moi. Suis-je coupable de croire naïvement que les quelques graines d'amour semées dans la terre infertile parviendront à germer un jour et changer le cœur des hommes enfermé dans le bogue de leurs certitudes ? Suis-je coupable de croire encore au soleil transperçant le brouillard de ses rayons flamboyants pour dissoudre le noir de leur insupportable tyrannie ?
Les ruisseaux envahissent mes yeux et dans mes oreilles s'élève une mélopée lancinante. Je ne crois plus dans la sincérité de l'homme, je me défie de lui, je me défie de toi, je me défie de moi, je me défie de l'amitié, je me défie de l'amour, je me défie de l'égoïsme et de la cupidité qui se pendent à nos flancs comme des sangsues sur la peau, suçant tous les désirs de faire ce qui est bien. Je ne crois plus en la justice des hommes. Je ne crois plus en la lumière. Pourquoi exprimer le passage à vide de mon âme, un passage pessimiste, un passage réaliste ou un espoir définitivement perdu ?
Dehors, comme une réponse, le chant d'un oiseau sur la portée de l'aube traverse le silence, un grand silence qui emplit l'espace au gré de la lente oscillation de mes divagations.
 
J'écris, cette nuit encore, parce que je crois à la simple force des mots et au chant de l'écriture.
Mais, au moment même où j'écris, je doute de l'utilité de ma démarche, car un noème me traverse l'esprit. Je voudrais tout garder pour moi. Mais j'écris quand même, car je ne peux pas faire autrement. Alors, à toi l'inconnu, j’écris, car tu es le seul sans doute, à qui je peux écrire. La compagne est trop proche, son amour est si grand et son intuition si fine qu'elle découvrira rapidement mon inéluctable fatum et je ne pourrai supporter son chagrin. Il est de ces silences qui protègent. Certains silences sont sans doute une forme de pudeur. Ils sont aussi une façon de se donner le temps de connaître la vérité, de savoir ce qui est important, de faire le tri.
Ton image a jailli devant moi et j'écris le verbe aimer. Mais qu’est-ce qu’aimer ? Comment aimer ? Jusqu'où aimer ? Sans les espérer, pour déterminer ma façon d'être durant ces dernières heures, je voudrais des réponses claires tout en sachant qu'elles seront différentes pour chacun de nous.
Je voudrais renforcer le souhait que j'ai depuis toujours, mais qui se pose avec de plus en plus d'acuité, de ne pas infliger à ceux que j'aime la nouvelle qui, inexorablement, provoquera leur chagrin et qui affectera profondément leur vie.
Aimer quelqu'un, serait-ce se refuser de l'aimer pour le préserver à tout prix des coups qui le blesseront mortellement ? Aimer, serait-ce la capacité d'attendre de l'autre qu'il se sauve avant que l'attachement soit indéfectible ?
La relation amoureuse, aussi forte soit-elle, n'est pas éternelle. Aussi sûrement que la nuit tombe au bout du crépuscule, d'une manière ou d'une autre, elle finira par se rompre avec la fin de la vie. Et ne me parlez pas du lien dans le souvenir quand l'autre n'est plus là. L'amour ne se contente pas de souvenirs. Que devient l'amour quand il n'y a plus de rencontres physiques possibles ? Que devient l'amour quand les bras n'étreignent plus que le vide ? Que devient la vie pour celui ou celle qui reste ?  
Aimer, est-ce une manifestation de notre égoïsme caché ? Est-ce assouvir, dans l'instant, ses propres désirs ? Faut-il plus de courage pour ne pas aimer plutôt que d'aimer ? Faut-il ne pas aimer pour ne pas souffrir…pour ne pas faire souffrir ? Mais pour moi, il est trop tard. J'aurais dû réfléchir avant d'aimer.
Je me suis laissé emporté par un vent doux et tiède qui me mène à la cime du temps surplombant la vallée de l'oubli dans laquelle il me projettera.
Je revois un amour qui naît dans un silence ourler par les battements de mon cœur et qui tout doucement se met à exister sans que j'y prenne garde. Un lien se tisse, s'invente dans l'insouciance de l'adolescence. Le silence se transforme soudainement en intimité et en aveu. C'est un merveilleux silence palpable et signifiant. J'aurais pu ne pas le voir, passer à côté et pourtant je le saisis à pleine main, je l'intègre, je le partage, j'y plonge ma jeunesse, je m'y délecte.
Sur mon embarcation, défiant les rapides, je m'élance dans la magie subtile d'une rivière chaude et transparente. Emporté par le courant, je vois défiler des paysages merveilleux qui me font oublier les traîtres remous et les rochers affleurants. Le soleil brille et réchauffe un léger souffle de vent qui soulève le sable comme un avertissement. Mais, je continue de fendre les flots sans y prendre garde, sans mesurer tous les aboutissements de mon amour naissant. Par ce doux silence pointillé par les chants de l'aube claire, je me suis laissé envelopper.
Comment faire pour oublier tout cela ? Quand bien même je le désirerais, et je ne le désire nullement, je n'ai pas le moyen de le faire.
Partir, dans l'apaisement d'aimer et d'être aimé, est-ce cela le bonheur ?
 
Je crois savoir pourquoi, pour l'instant, de manière peut-être incompréhensible, je me refuse à toute présence: cela me donne un prétexte pour t'écrire, pour m'écrire ! Malgré moi, je deviens hikimori.
Je ne sais pas encore si je vais déchirer ces feuilles noircies par la mine de plomb, car parfois, à écrire tout cela, je me trouve naïvement puéril pour oser dire mon âme.
 
Dans le milieu de la nuit, à nouveau, je m'éveille en sursaut et je ne peux me rendormir. Alors, je vole au sommeil ce que je peux d'heures de rêveries et de ruminations. Dans la nuit languissante, je me perds dans les immenses plaines et les vallées profondes de mon passé. Je les fais renaître, si net, sous mes paupières closes. Je ne peux me souvenir mieux que dans ces moments-là de tout ce que j'ai fait, de tout ce que j'ai vécu, de tout ce que j'ai aimé, de tout ce que j'ai écrit.
 
Tandis que la lune, au travers des barreaux, habille mes songes du silence et que le passé se mêle au présent, la terreur m'envahit à nouveau. Je m'extirpe de ma couche et j'écris. Avec les mots, je me confectionne des gerbes que je place l'une contre l'autre pour former les diseaux dans lesquels je me réfugie, comme je m'y réfugiais lorsque j'étais enfant. Et je m'imagine dans ce havre de paix, caché du monde, car je ne veux plus voir la terre nue sans défense semblable à la peau d'un crâne rasé offerte à la charrue prête à l'éventrer. Sous cet abri fragile, dans la senteur du blé, le corps dans la pénombre, environné de rayons d'or dessinant sur le sol des confettis lumineux dans lesquels danse la poussière, j'observe une épeire qui patiemment tisse sa toile; elle ne sait pas que dans ce repaire éphémère elle travaille pour si peu de temps. Et je me sens si proche d'elle.
Dans l'assourdissant silence, j'entends dans le lointain de ma poitrine le galop fou d'un cheval qui s'emballe; serait-ce celui de la mort ? Et pendant ce temps, dans l'instant du ciel, les hirondelles tracent leur vol en riant au soleil qui glisse au sommet des épis.
 
L'obscurité de la nuit dans son immobilité caressante fait place à la fine lueur de l'aube et dans la brève agitation du vent j'aperçois à nouveau, dans le lointain, le balancement des branches d’un bouleau argenté. Le vent léger se plaint doucement dans les corniches, il recouvre le vacarme assourdissant de mes souvenirs. L'aurore naissante dans ses reflets de sang ramène le cortège des bruits de la vie prisonnière qui s'éveille. Alors, l'absolu se retire de moi avec la violence d'une vague tempétueuse. Épuisé, je m'endors enfin en espérant en moi contre mon avenir. Dois-je croire encore dans le lointain soleil émergeant des brumes de l'Est ?
 
Dernière nuit !ro.jpg
J'écris en regardant les étoiles au travers des barreaux. Le calme s'est emparé de mon corps. Tout semble fini ! Alors, j'écris.
J'écris pour m'enfuir une dernière fois de mon univers carcéral et retrouver cette part de mon enfance que je m'efforce de traquer dans les méandres de ma mémoire. Je parcours les sentiers de jadis, pour me retrouver au centre de mon village, pour le quitter et emprunter les chemins de terre qui me font pénétrer dans ce monde qui était autrefois d'interminables champs de blé. Aujourd'hui, le pétrole a fauché les céréales et abreuvé les sillons de pus pestilentiel. De temps en temps, à la rencontre d'un talus, au détour d'un chemin, dans la courbe d'une terre, dans la blancheur de la neige tapie au flanc de la montagne, dans la lumière brûlante de l'été éclatant les pierres, jaillissent les souvenirs qui font renaître mon regard d'enfant. Et sur mon visage d'homme, pour quelques secondes, ma caressante enfance apparaît. Je voudrais prolonger cet instant de bonheur, mais rapidement, tel un masque carnavalesque qui glisse du visage, l'ivresse de ma jeunesse m'abandonne et me rappelle à la réalité. Le temps écoulé s'impose comme une évidence et la mélancolie m'envahit. Mais, c'est une mélancolie heureuse, car elle me permet de retrouver pour quelques instants la saveur de l'émerveillement, cette saveur qui est toujours en moi, qui m'accompagne en silence, en secret et qui à l'évocation d'une fleur sauvage ou de la robe d'un oiseau se manifeste brusquement et déverse dans les couloirs de ma mémoire les effluves odorants de mon enfance. Toutes mes rencontres amoureuses, toute la luxuriance des fleurs sauvages et leurs fragrances enivrantes, tous les papillons et les insectes formant des bouquets mouvants, tous les champs, toutes les rivières, tous ces pays perdus, j'essaye de les reconquérir par la mémoire et avant qu'ils ne s'enfuient définitivement de les fixer en moi à jamais…
 
Je t'écris encore et je crie du fond de mon abysse. Hélas, seul l'écho me répond.
L'inconnu que tu es devient le réceptacle de toutes mes pensées. Mais, je crois déceler dans tes yeux l'indifférence et l'ennui. Alors, pourquoi t'écrire ? Parce que le peu de vie qui me reste me l'impose comme une évidence.
 
Demain, dans l'aube dorée, la grue froide et la corde rêche meurtrissant la peau de mon cou extirperont doucement mes pieds de la terre poussiéreuse. La barbarie de la mort ricanante s'invitera, lentement et douloureusement. Elle figera dans mes yeux grands ouverts le noir absolu.
Cette image cruelle provoque la peur et me déchire le ventre. Alors, le combat reprend avec ses alternances de trêves et de fureurs.
Je ne veux pas mourir… je veux vivre, vivre à en mourir.
Dans un dernier sursaut, je voudrais abattre toutes les maisons, aplanir les montagnes, assécher les rivières, broyer finement tous les cailloux et me faire un immense désert. Je voudrais me coucher nu sur un lit de sable blanc épousant toutes les aspérités de mon corps et me laisser revêtir par la pourpre et l'or d'un soleil éclatant.
Je voudrais que la lumière efface mon corps pour que mon âme puisse enfin crier : "je suis libre".
Je voudrais retrouver l'origine du monde et tout recommencer.
 
La vérité s'installe enfin.
L'aube s'embaume du parfum de la mort.
Une dernière fois, j'écris à l'inconnu que je relie à moi par l'écriture.

 
J'écris: CRIE MON NOM.

Mai 2014

       Adaptation de mon texte: "J'écris " publié précédemment                                                                                    

poète
 

Appendice.

 

 Le poète Hashem Shaabani avait 32 ans et était issu de la minorité arabe des Ahvagis vivant dans la province du Khouzistan. Son arrestation remonte à 2008, suite à sa participation à des protestations contre des arrestations arbitraires. Il a été accusé par les autorités iraniennes du crime de "moharabeh", qui veut dire "guerre contre Dieu".

 Hashem Shaabani était en fait connu pour son militantisme en faveur des Droits de l'Homme. Il tenait un blog où il défendait la liberté d'expression 

Il fut longuement torturé pour lui extorquer des aveux.

Le 26 janvier2014 il a été pendu de la manière la plus atroce qui soit.

Dans une de ces dernières lettres à sa famille il avait écrit :

"J'ai essayé de défendre le droit légitime que tous les gens dans ce monde devrait avoir qui est le droit de vivre librement protégé par les droits civiques. Avec toutes les tragédies dont j'ai été témoin, je n'ai jamais utilisé une arme pour lutter contre ces crimes atroces, ma seule arme a été ma plume". 

 

Cet événement m'a inspiré le texte qui précède.Ro 1

 

Depuis l'élection du président "modéré" Rouhani, plus de 300 personnes auraient été exécutées dans le pays, selon les chiffres publiés par Iran Human Rights Documentation Centre (IHRDC)

 

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José Pigeolet Pigeolet José - dans Hashem Shaabani
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19 octobre 2013 6 19 /10 /octobre /2013 10:56


 

J'avais 10 ans et la passion des cerfs-volants. Je les fabriquais avec beaucoup d'amour et de patience. Ils étaient beaux, plus spécialement le dernier. J'avais mis un soin tout particulier à choisir les deux baguettes de noisetier qui devaient servir d'armature; elles étaient souples, fines et droites. Ecorcées pour les rendre plus légères, solidement attachées en forme de croix, elles constituaient la charpente du cerf-volant. J'avais relié, par un fil à coudre de bonne épaisseur, les extrémités. Ainsi se dessinait un quadrilatère symétrique aux côtés égaux deux à deux. Un papier parchemin, collé avec un mélange d'eau et de farine, savamment dosé, recouvrait le tout. L'opération la plus délicate consistait en la mise en place de la ficelle réglable sur laquelle se fixerait le fil qui permettrait de faire voler cet engin magique.


Pour ce faire, l'expérimentation sur le terrain était indispensable. L'équilibre parfait fût trouvé grâce à l'adjonction d'une queue, faite de papillotes colorées. Dès les premiers essais, je me rendis compte que ce nouveau cerf-volant était bien né. Montant droit vers le ciel, il s'envolait sans difficulté.

 Il se balançait avec grâce, dès que j'arrêtais de débobiner la ficelle.

Le travail technique étant terminé. Il ne restait plus que la tâche la plus agréable à effectuer: donner vie à ce nouveau partenaire. Un après-midi entièr se révéla nécessaire pour concrétiser cette dernière étape. Sur le parchemin blanc, je dessinai mon prénom en lettres d'or. Je l'enveloppai ensuite de fines et harmonieuses arabesques noires, rouges et bleues, inspirées des motifs décorant les dragons chinois. De grands yeux noirs et jaunes surplombant une bouche gourmande complétèrent le dessin. L'effet obtenu dépassa mes espérances. Mon cerf-volant était impressionnant de taille et d'aspect. Lorsque je le contemplais, ses grands yeux me fixaient avec obstination et, comme ceux d'un chien fidèle, ils semblaient ne plus vouloir me quitter. Enfin, nous étions prêts pour de grandes aventures.

 

            Les jours qui suivirent la naissance de mon compagnon de jeu, furent délicieusement heureux. Chaque fois que le vent le permettait, je me retrouvais dans l'immense prairie qui bordait la rue où nous habitions. C'était une petite rue calme, composée d'une dizaine de maisons campagnardes rangées sagement les unes contre les autres ; en face un talus de quelques mètres de haut donnait accès à la prairie. Grâce à sa position élevée, elle était largement battue par les vents et constituait un terrain d'envol idéal. Pour y accéder, je devais grimper le raide talus,  mon compagnon sous le bras, et ensuite franchir la clôture de fils barbelés qui, de ses crocs acérés, la défendait. Une fois en position, je commençais par repérer la direction du vent. L'index, mouillé de salive et brandi au bout du bras, me servait de girouette. Le repère étant pris, comme dans un rituel, je saisissais mon cerf-volant et tout en le maintenant fermement, je l'offrais au souffle d'Eole. Il se mettait alors à frémir, impatient de se libérer. Alors, je le lâchais brusquement en lui donnant une impulsion vers le haut et il s'élançait à l'assaut du ciel. Petit à petit, comme à regret, je le laissais partir. Si je n'allais pas assez vite à son goût, il manifestait sa réprobation en décrivant un large cercle, rasant le sol dans sa trajectoire descendante. La peur qu'il ne s'écrase m'envahissait et je l'autorisais à s'enfuir, sachant que la ficelle, tel un cordon ombilical, l'attachait à moi.

images9Une fois là-haut, taquinant les nuages, il se calmait et dodelinait de plaisir. De temps en temps, quand je le trouvais trop endormi, je me rappelais à lui en fuyant vers l'avant, provoquant ainsi sa chute. Un arrêt brusque, suivi d'une course éperdue dans l'autre sens, le rattachait solidement au-dessus de l'horizon. Je m'affalais alors sur le sol pour reprendre mon souffle et m'attachais la ficelle à la cheville. La tête plongée dans l'herbe, je pouvais, ainsi, tranquillement observer le microcosme des insectes et rêver, tout en m'abîmant dans la sublime contemplation d'un avenir sans pesanteur, qui lâcherait la bride à mes désirs effrénés.

Quand le soleil se rapprochait de l'horizon, il était temps de rentrer, avant que le vol des hannetons n'annonce le repli définitif du vent. C'était un moment à la fois joyeux et nostalgique. Je bobinais la ficelle, et lentement mon compagnon quittait sa position dominante. Au plus la bobine de fil enflait, au mieux je distinguais son visage, et quand je pouvais enfin le saisir, c'était l'étonnement ; chaque sortie modifiait son aspect, car la courbe du vent creusait davantage sa silhouette. Il revenait d'un autre monde et je l'examinais toujours avec un peu d'anxiété. Quelques minutes étaient nécessaires pour le reconnaître et l'apprivoiser à nouveau. Mais rassuré par sa jovialité, nous rentrions tous les deux, complices, ivres de grand air et de fatigue, pour préparer une nouvelle journée de séparation et de retrouvailles.

 

            C'est un beau jour d'août. Dans l'air las de la matinée, de fines traînées de nuages avaient flotté langoureusement, mais l'après-midi un vent chaud s'est levé et les a emportés. La veille, je m'étais procuré une bobine de fil supplémentaire ; j'espérais faire voler mon cerf-volant plus haut, beaucoup plus haut. Je voulais qu'il franchisse le mur de l'horizon et explore, pour moi, des zones inconnues. Après un repas ingurgité rapidement, je gagne la prairie pour vivre, une nouvelle fois, quelques heures en compagnie de mon ami préféré. Présenté au vent et après ses cabrioles habituelles, mon cerf-volant s'élance rapidement dans un ciel sans nuage. La première bobine se vide à toute allure. Ensuite, une manœuvre délicate m'attend : raccorder la ficelle de la première bobine à celle de la seconde. Tout se passe bien et la deuxième bobine se déroule à son tour. Le cerf-volant prend de plus en plus de hauteur et ses couleurs se ternissent, dans le ciel bleu, il n'est plus qu'une petite tache sombre. Satisfait, je me couche dans l'herbe et me mets à rêver.

Dans l'air chaud, le bourdonnement exubérant d'un bourdon m'emporte dans mes songes…je vole.

 

En dessous de moi s'étend la vaste prairie dans laquelle je me suis allongé. J'y figure, minuscule comme la fourmi observée dans l'herbe folle. A droite, un champ de blé doré ondoie doucement. Une alouette en surgit en chantant à tue-tête. Elle essaie vainement de me rejoindre ; épuisée, elle finit par retomber, comme une pierre, à l'endroit précis de son envol. A gauche, ma rue et son talus se sont unis pour former un patchwork vert, rouge et noir. Le bruissement assourdi des feuilles agitées par le vent monte des collines verdoyantes. Un peu plus loin, la traînée sombre du chemin de fer véhicule une locomotive crachant ses volutes de fumée blanche. Comme la cicatrice d'un violent coup de fouet, la nationale quatre imprime sa marque noirâtre dans le paysage défiguré. La traversant, l'Orne, petite rivière capricieuse, se repose de temps en temps dans ses méandres paresseux ; dans l'un d'entre eux, je reconnais l'endroit où nous avions érigé, mes amis et moi, à l'aide d'un tronc d'arbre et de grosses pierres, un barrage. Il retenait une petite étendue d'eau dans laquelle nous allions nous baigner et déloger les chabots tapis sous les pierres. Nous avions pompeusement baptisé cet endroit : le golfe "Petit".

imagesDevant moi, la prairie est limitée par le chemin de "Chastre" qui m'offre les couleurs et les senteurs de ses fleurs sauvages ; bleuets, coquelicots, anémones, boutons d'or, fleurs de pissenlit tapissent ses flancs en une féerie de couleurs chatoyantes et odorantes. Quelques digitales pourpres dressent leur verticalité colorée. C'est un très beau chemin de terre sauvage, peu fréquenté, à cause de sa pente, par les machines agricoles. Au printemps, l'aubépine avec ses fleurs blanches, délicatement posées sur ses branches presque nues, lui garde un côté hivernal, comme s'il hésitait à abandonner les frimas de l'hiver. J'avance dans ce chemin gorgé de soleil et raviné par les pluies. Un subtil nuage de papillons multicolores s'échappe de la végétation luxuriante et m'entoure de battements d'ailes enchanteurs ; tandis que les criquets, tapis dans l'herbe épaisse, manifestent leur mécontentement par l'arrêt de leurs chants lancinants. Le pinson chanteur appelle sa femelle, les chardonnerets picorent les chardons bleus et les tarins s'enfuient à tire-d'aile. Un bouvreuil, son ventre rose en avant, se goinfre des fruits d'un prunellier tout en me surveillant du coin de l'œil. La caille et les perdreaux se réfugient, en file indienne, entre deux rangées de blé. Des grappes turbulentes et bruyantes de moineaux vont et viennent sans but apparent, sauf celui de se faire remarquer. Un charançon joue l'équilibriste sur une bourse-à-pasteur. Une cétoine promène, sur un églantier, sa magnifique armure verte aux reflets dorés et tient compagnie à la bête à bon Dieu. Un lapin détale en zigzaguant, à la vitesse de l'éclair ; quelques dizaines de mètres plus loin, il s'arrête et prend appui sur son derrière, les pattes antérieures repliées sur la poitrine, les oreilles dressées, il observe le moindre de mes mouvements, prêt à s'enfuir à nouveau. Et au-dessus de ce petit monde, plane la menace d'un faucon crécerelle, guettant la musaraigne imprudente qui oserait s'aventurer à découvert.
Ce merveilleux chemin fait partie de mon univers, il est moi, je suis lui. Est-ce cela le bonheur ?


Je vole haut. Tout autour de moi l'horizon se courbe. Je ne suis pas parvenu à le franchir. Soudain, le ciel s'assombrit. De lourds nuages s'amoncellent devant moi. Le vent se renforce et se charge d'humidité. Je suis de plus en plus secoué. Bientôt, la traction sur le lien qui me rattache à la terre devient insupportable. Mes bras en croix se fatiguent et vont à la longue lâcher prise. Je tourne la tête vers le sol. Mon regard désespéré descend le long de la ficelle. J'espère trouver, au bout de celle-ci, celui qui peut me soustraire aux turbulences du vent. Hélas, je ne le vois pas. Je suis trop haut, il est trop loin, il ne peut capter mes signaux de détresse. Subitement la traction cesse, le lien qui m'unit à lui s'est brisé. Je suis emporté au loin et tout en tournoyant, j'amorce une chute vertigineuse. Mon cœur s'affole, mon estomac se noue, c'est la fin du rêve.

Au bout de quelques minutes, je me fracasse sur la cime d'un grand chêne ; elle me brise l'échine et ses branches me trouent le ventre. Je pends lamentablement au bout d'un morceau de ficelle. Seul ce bout de fil me retient encore à la vie.

Je suis perdu dans la forêt et je t'imagine, petit bonhomme, parti à ma recherche. Tu es triste, tu verses quelques larmes. Trop tard ! Tu ne devais pas me laisser filer si loin, sans t'inquiéter de moi. La forêt, dans laquelle je suis tombé, est trop vaste pour espérer me retrouver. Et puis, je ne suis plus que l'ombre de moi-même. Je ne pourrai plus t'accompagner dans tes courses éperdues. Je n'ai plus rien d'intéressant. Bientôt la pluie lavera mes couleurs que tu avais si bellement choisies et rendra à mon corps déchiqueté la blancheur du papier. Alors, mon ami le vent me déposera au pied d'un arbre et me recouvrira d'un linceul de feuilles mortes. Ma terre natale m'absorbera, lentement, sans regret, pour toujours.

 

            Me rendant à l'évidence, car je savais que c'était une entreprise vaine, j'avais rapidement abandonné mes recherches. La tête basse, car je me sentais vaguement coupable, le regard embué, je retournai chez moi. Ils restaient quelques jours de vacances. Je les consacrai à flâner dans la campagne, à observer le paysan fourbu, mais hilare, terminer la moisson. L'été, fatigué par l'enfantement de ses fruits mûrs, donnait des signes de faiblesse. Le soleil se couchait de plus en plus tôt. Les nuits devenaient fraîches. Déjà, les corneilles remplissaient le ciel de leur vol noir et inquiétant,  tandis que quelques unes d'entre elles s'acharnaient sur la dépouille d'un hérisson malchanceux.



Bientôt, l'école me confinera dans une insupportable immobilité, mais dans un coin de ma tête, une petite fenêtre s'ouvrira sur l'espace infini que nous avons, ensemble, parcouru.

 

en classe



                                                             

 

 

                                                                                               

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14 octobre 2013 1 14 /10 /octobre /2013 11:22

C'était un matin de fin d'hiver, apportant par sa lumière la promesse du printemps.

Il faisait froid. Je m'avançais dans le chemin de la Pierrère pour humer les fragrances des herbes sauvages et me plonger dans la nature renaissante. Tout doucement, le soleil s'éveillait et étirait ses rayons dans la brume matinale. Il peignait de sa lumière d'or la végétation prise dans un corset de givre.

 

Les pies jacassaient sans relâche. Traçant un ballet aux mouvements sans cesse recommencés, des mésanges allaient et venaient pour préparer la venue du printemps.

L'astre du jour se lança à l'assaut d'un ciel pur, tenu en suspension par le froid piquant. 

Mais bientôt sa douce chaleur, transforma le givre accroché aux branches et aux herbes sauvages. Bientôt apparurent de minuscules perles transparentes et scintillantes. Redoublant d'ardeur, il tira de son engourdissement le sol qui se mit à fumer.

Le chant d'un merle traversa le silence, emplissant l'espace de mon émerveillement. Un ramier lourd et empoté, à la recherche de sa nourriture, promenait son corps grassouillet à l'abri des branches basses des épicéas.

J'aperçus un coq faisan qui de son pas prudent de sénateur, avançait lentement dans les hautes graminées. Il était magnifique dans sa parure d'hiver avec la queue en balancier et ses bajoues rouges pendantes sur le vert foncé de son encolure. Celle-ci était soulignée par une ligne blanche marquant la transition avec le costume mordoré. Brusquement, il s'arrêta en suspendant une de ses pattes au-dessus du sol. Il tendit le cou, tourna la tête à gauche et à droite puis très lentement il se remit en route, fit quelques pas encore et s'immobilisa à nouveau. Manifestement, il était inquiet. Etait-ce ma présence qui le troublait ?

 

Soudain, dans ce merveilleux silence, dans cette harmonie ouatée de couleurs et de sons que m'offrait généreusement la nature, j'entendis dans le lointain un grondement sourd duquel se dégageait un bruit plus strident. Le vacarme s'amplifia rapidement. Le sol se mit à trembler. Le merle ravala sa mélodie et se cacha dans la haie. Les passereaux se réfugièrent sur les branches hautes des arbres. Les pies cessèrent de se disputer et regagnèrent précipitamment le sommet des pins sylvestres, tandis que le pigeon sauvage décolla lourdement.

Après quelques secondes, au détour du chemin, apparut un monstre de fer traînant derrière lui une fumée noire et malodorante. Il déboulait à grande vitesse comme le rapace fondant sur sa proie. Ses pattes étaient petites à l'avant, immenses à l'arrière et profondément striées et noires comme un jour de deuil. Il se rapprochait rapidement et ses deux petits yeux brillants fichés dans son corps rouge sang me regardaient fixement comme s'ils voulaient m'hypnotiser et me clouer sur place pour mieux se jouer de moi.

J’étais paralysé par cette apparition soudaine. Heureusement, dans un grand et bruyant battement d'ailes, le faisan s'envola et me ramena à la réalité du danger. Rapidement, je me réfugiai sur le talus qui borde la route et je regardai passer la bête. Elle éructait une haleine noirâtre. Crachée par une narine unique, allongée et curieusement verticale, son odeur pestilentielle m'enveloppa et s’introduisit dans mes poumons. Cette puanteur, qui était insupportable, m’empêcha de respirer durant de longues secondes. Rapidement le chemin fut recouvert d’un nuage de gris sale, s’insinuant partout tout en se mélangeant aux lambeaux de brumes encore accrochés aux arbres.


Quittant le béton de la route, dans un rugissement énorme le monstre obliqua brutalement vers la gauche et s’engagea dans la servitude qui donnait accès aux champs. En gémissant, la terre gicla à son passage. Deux profondes ornières brunes dans l’herbe verte se creusèrent sous le poids de l’animal qui broyait impitoyablement toute vie sous ses pattes géantes. Avait-il emprunté le chemin de terre pour faire demi-tour et revenir vers moi ? A mon grand soulagement, il poursuivit sa route et tandis que les grognements s’éloignaient, les arbres et les buissons qui bordaient le passage sur une centaine de mètres le cachaient à ma vue, ne me laissant deviner la présence inquiétante que par son haro lancinant. Mais cela ne dura que quelques instants, car très vite il réapparut dans le champ dépouillé lui de toutes végétations.

 

Entre-temps, je m’étais réfugié dans la maison et à l’abri des vitres, je regardais la bête à nouveau visible au loin. Elle se mit à se déplacer parallèlement au fil nu de l’horizon pour finalement disparaître derrière celui-ci. Mais au bout de quelque temps, le grognement se fit à nouveau entendre et la masse grandissante de la créature surgit à nouveau. Elle se tourna soudain dans la direction de ma propriété et s’immobilisa. Comme les guerriers cachés dans le ventre du cheval de Troie, de son flanc jaillit une silhouette noire qui se planta dans la terre couleur de sienne en un "y" renversé. Durant de longues minutes, elle m’observa comme si elle voulait me jauger et guetter la moindre faiblesse de ma part propice à une attaque. Finalement, la silhouette regagna le flanc de l’animal qui se remit à vomir son haleine méphitique et entama d'incessants allers-retours le faisant apparaître et disparaître tour à tour. La bête semblait renoncer à sa proie, mais continuait à l'observer et de son impuissance elle se vengeait sur la terre en lui rayant la peau de sombres sillons.

Seule la tombée de la nuit heureusement précoce en cette fin d’hiver vint me délivrer de l’angoisse de cette présence oppressante.

Le ciel accrocha son quartier de lune et alluma ses étoiles une à une. Tout était redevenu calme. Peu à peu les habitants de la nuit prirent possession de leur territoire. Un chat fila sous mes fenêtres alors que dans le lointain le hurlement d'un chien rompait le silence. Quant-à-moi, délivré de la sinistre présence, une longue soirée paisible m'attendait auprès d'un feu de bois.

 

 

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José Pigeolet José Pigeolet - dans La bête
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7 mars 2013 4 07 /03 /mars /2013 16:13

En entrant dans le local de veille, on découvre une petite pièce mansardée et meublée simplement. Calé dans le coin gauche, un lit recouvert d'un sac de couchage monopolise une grande partie de la surface. En face, sur une table faisant office de bureau, un téléphone occupe son espace et est accompagné d'une petite lampe sur pied, une farde, quelques papiers et un bic. Un siège de bureau, le seul luxe de cette pièce, permet une assise confortable et fonctionnelle.

Entre le lit et la table, un fauteuil Ikéa et un lampadaire blanc sur pied, orienté vers le plafond, éprouvent de la peine à se caser. Au bout de cette table, une fenêtre allongée verticalement plonge son regard sur les lumières de la ville. Une étagère étroite, débordante de livres, couvre le mur de droite. Dans le plafond incliné, un velux dessine un rectangle bleu de Prusse garni d'étoiles.

Il est 22 h. Aussi confortablement que possible, je m'installe à la table et avec un peu d'anxiété, je fixe le téléphone, cet objet avec lequel je m'efforcerai de tisser des liens de vie avec l'autre. Il ne tardera pas à vibrer et je sais qu'il m'accompagnera jusqu'au bout de la nuit.

Le temps passe, et au fil des conversations la fatigue me gagne. Il est 5 H 40. Je profite d'un moment de répit pour m'allonger sur le lit.

La pression a été grande et mon esprit éprouve la nécessité de s'échapper sur le chemin de l'imaginaire. Je navigue à la recherche d'une île déserte où je n'entendrai plus que le chant des oiseaux et le doux murmure des vagues s'échouant sur la plage de sable fin.

C'est en face de moi que je découvre mon île mystérieuse: sur le mur ocre rouge, s'enchâssant l'un dans l'autre comme les différents cylindres de la longue vue du capitaine de la caravelle, s'impose à ma vue un immense cadre de bois entourant un rectangle blanc duquel se détache une photo. Une étoffe bleue occupe la majorité de l'espace de la composition et laisse voir une partie d'un visage coloré par un soleil brûlant : des yeux, des paupières, le haut des joues, le bas du front et la naissance du nez. Malgré les fins sillons sur sa peau, délicatement ciselés par le sable et le vent, je devine un visage appartenant à un homme à peine sorti de l'adolescence. Les rides précoces n'ont pu ôter la jeunesse de ses traits et la virginité de son âme qui se reflètent dans ses yeux. Ceux-ci sont comme deux perles précieuses et brillent dans l'écrin sombre du chèche en lin. Le regard est fascinant et rempli de noblesse et de fierté, mais aussi d'une douceur bienveillante. Il est tout enluminé par l'indigo qui vaut à ce personnage le surnom "d'homme bleu". Je les regarde fixement et bientôt mes paupières s'alourdissent, ma vue se brouille et mon âme part à la rencontre du Targui. Ses yeux sont comme des fenêtres ouvertes sur un autre pays et irrésistiblement, je pénètre en eux pour traverser l'image.


De l'autre côté, je revêts le boubou taillé dans une étoffe de coton et je m'entoure la tête de la longue taguelmoust de lin blanc pour me protéger du soleil et de la poussière fine des sables emportés par le vent. Mes pieds s'enfoncent dans le sol qui se dérobe sous mon poids. Je m'étonne de sa consistance molle et douce. C'est comme si je foulais le sol d'une autre planète.
Je rejoins péniblement le vélum de la tente faite de peaux de chèvre et qui s'ouvre au couchant.

C'est là qu'assis sur une natte, le Targui m'attend.

Nous échangeons quelques phrases de présentation. Le mot "Touareg" signifie "abandonnés" dit-il, aussi nous préférons qu'on nous appelle " Imuhagh" c'est-à-dire "noble et libre". Je suis né au flanc d'une dune.

Toute ma jeunesse, j'ai parcouru les sables avec mes frères et sœurs, le peuple touareg et leurs troupeaux, vers de nouveaux pâturages. Le désert est mon monde.

 

Mais bientôt, telle la vague envahissant peu à peu le sable du rivage, l'aube rosit celui qui s'étend à perte de vue autour de nous. Un premier rayon de soleil enjambe le creux des dunes qui profilent notre horizon et trace un long trait lumineux qui se dessine jusqu'à nous. De ce rai de lumière s'écoule lentement la vibration aveuglante de l'astre du jour.

"Viens, me dit-il alors, il faut partir, car la route sera longue".

Et il m'entraîne vers un troupeau de dromadaires qui blatèrent, impatients de se mettre en route. Il baraque un méhari et je grimpe sur ce vaisseau du désert pour entamer notre périple. Nous quittons l'oasis et sa palmeraie et emportés par le roulis de nos montures, nous partons à la découverte de paysages hors du commun. A peine avons-nous quitté l'oasis et sa palmeraie accueillante que déjà d'énormes ondulations s'étendent du nord au sud en s'ouvrant sur de vastes espaces colorés qui se métamorphosent à toutes les minutes de notre progression. S'extirpant de son lit de sable, le soleil atteint rapidement le sommet de ces dômes naturels construits par le vent. De ses rayons obliques, il répand de larges traces d'or qu'il laisse dans les airs, révélant ainsi les milles nuances de l'ocre.

Nous traversons difficilement un aklé, ces dunes aux arêtes vives et sans direction qui se chargent de tous les ors du monde. Nous longeons ensuite un arzrag, immense rocher sombre engoncé dans le sable et nous empruntons les couloirs formés par l'alignement des dunes. 

Jouissant du spectacle magnifique qui m'est donné à voir, mon œil s'égare dans un dédale de couleurs douces. Mon corps se laisse bercer par le rythme alangui de ma monture. Je suis mon compagnon qui semble guidé par un invisible fil d'Ariane qui nous mènera à l'oasis de Kaouar où, a-t-il dit, nous chargerons le sel et les dattes.


Sur cet océan de sable, toutes les perspectives semblaient bornées, mais si nous venions à franchir une dune, si l'horizon venait à se courber, l'espace s'ouvrait lentement devant nous découvrant ainsi l'œuvre sculptée du vent capricieux et puissant. Je savourais alors, éperdu, l'immensité sacrée de ce splendide et flamboyant empyrée. 

J'avais l'impression de n'avoir jamais vécu et me sentais au premier moment de ma vie, le premier moment peint au naturel dans ce jour filé d'or et de lumière.

 


A midi, tout est silence et l'air brûle. Nous traversons une plaine située entre les monts sablonneux.

Le soleil est à la verticale. La chaleur nous écrase. Elle tente de s'insinuer dans le moindre écart entre mon corps et mon ample vêtement dont les mailles lâches laissent passer quelques souffles d'air qui évaporent à peine la sueur de ma peau. Une somnolence s'installe. L'ondulation des collines blondes qui bordent l'aftout fait briller jusqu'à l'aveuglement la lumière qui s'y réverbère. En même temps que leurs ombres, les formes disparaissent peu à peu. La gamme des ocres se dilue pour laisser la place aux sables devenus blancs.

Alors, l'espace se tend entre la blancheur du sol et la lumière incandescente du ciel.

Devant moi, je ne distingue plus qu'une forme sombre rongée par un halo de lumière: la silhouette bleue du Targui qui dans l'air semble flotter. De temps en temps, il se laisse rejoindre et m'invite à me désaltérer à l'outre salvatrice. Puis, emporté par le tangage de son méhari, il continue imperturbablement sa route. 


 

Peu à peu les ardeurs du soleil se sont faites moins oppressantes. De son haleine tiède, un léger vent a évacué la touffeur de l'air. Nous franchissons des collines roses et rougeâtres et le miracle s'accomplit: au détour de l'une d'elles surgit une improbable mare d'eau bordée de quelques palmiers.

C'est là que nous passerons la nuit.

A l'abri de la dune, nous installons notre bivouac. Nous dressons la tente et partons à la recherche de bois mort.

Petit à petit, l'obscurité tombe sur le sable qui exhale maintenant une douce chaleur.

De deux cailloux qu'il frappe l'un contre l'autre, mon compagnon fait jaillir l'étincelle. Il enflamme la touffe d'herbes et la porte au bouquet de branches qui se transforme rapidement en brasier. Le feu, astre tremblotant, projette sur le sol nos ombres vacillantes et devient pour nous un soleil au début de la nuit. Sur les flammes qui dansent, il dispose l'eau et me convie au cérémonial des trois thés: le premier est amer comme la vie, le second  fort comme l'amour et le dernier doux comme la mort.

Les langues de feu fatiguées ont arrêté leur folle sarabande.  Le Targui a creusé un trou dans le sable dans lequel il dépose des galettes de semoule mélangée avec de l'eau et il les recouvre de cendres et de braises. Cuites à point, avec quelques dattes, ce sera notre frugal repas de ce soir.

L'homme bleu me parle alors de ses coutumes et comme un dictame, je sens se répandre dans mon esprit sa parole apaisante. Tandis que ses gestes lents et mesurés décrispent mes muscles fatigués, je m'abandonne à la magie de ces instants.

 

Bientôt, dans le sombre azur de la voûte céleste, rayonnent des millions d'étoiles étincelantes qui m'emportent loin de la lourdeur de mon corps.


"Choisis une étoile ", me dit celui qui est mon guide.

 Après un long silence, il murmura :" quand tu seras loin, en la regardant, tu penseras à cette nuit… et moi, je me souviendrai de toi".

Le temps s'est arrêté. Il n'y a plus rien que l'immensité au-dessus de ma tête et l'immensité au-dessous de mes pieds.

Que pour toujours ce moment puisse fixer ma course vagabonde et oublier le reste du monde et sa bogue d'habitudes qui, jusqu'à l'étouffement, coagulent la vie . 

Et dans mes souvenirs, je jette tous les embarras de l'existence pour n'en retenir que sa beauté.

Dans les méandres de ma mémoire, je traque toutes les beautés du monde: la beauté d'un sourire, la beauté de l'amitié, de l'amour et de la tendresse dans les corps qui s'étreignent, la beauté de cette journée merveilleuse.

Doucement, une main se pose sur mon épaule tandis qu'une voix calme m'invite au sommeil:

"Il faut dormir maintenant".

J'obéis à cette invitation et mon corps rejoint son ombre projetée parun rayon de lune sur un sable si fin qu'il en épouse toutes les aspérités.

Mes paupières, lourdes de sommeil, se referment sur mes yeux débordant de larmes d'étoiles.

 

Soudain, dans ce désert magique, une sonnerie anachronique et pourtant familière, tire sur le fil de mon rêve.

J'ouvre péniblement les yeux et j'aperçois curieusement inversé et laissant la terre dans la pénombre un soleil illuminant un ciel couleur saumon; c'est le lampadaire blanc du local de veille qui projette sa lumière blafarde sur le plafond coloré. Un terrible effort est nécessaire pour me retrouver, car j'ai endossé à ce point le k'sa de ce voyage rêvé, qu'il me parait impossible de l'ôter. Mais la petite lumière rouge et clignotante éteint brusquement la toile de mes songes, elle  bouscule l'illusion, rompt le charme et me ramène à la stricte obédience de la réalité.

Je me réveille enfin.

Ma montre marque 6 h.

Est-il possible qu'une vingtaine de minutes se soit transformée en une si longue journée ?

 

Sur la ville, le ciel déverse toujours son encre noire qui forme de larges flaques sur les toits plats des maisons. Un fin crachin déprimant a éteint les étoiles. Malgré les réverbères, le sombre s'insinue partout, dégouline le long des façades, envahit les venelles et s'arrête enfin sur les reflets des pavés mouillés.

Dans la cité encore endormie, des monstres d'acier envahissent l'espace étroit des ruelles et les parcourent en avalant, dans un grand bruit de leurs mâchoires puissantes, les déchets malodorants des poubelles pansues.  

Le Targui, toujours accroché au mur, me regarde. Je crois deviner sur ses lèvres cachées, un sourire légèrement moqueur lorsqu'il me voit mettre fin à la sonnerie en décrochant l'engin qui m'a réveillé.

Alors, je découvre la beauté douloureuse de l'être que j'écoute. Comme l'anémone de mer qui, pour se protéger de la houle, se blottit dans sa concrétion fragile pour s'accrocher à la vie, il n'a d'autre alternative que de se réfugier dans la parole confiée à une personne inconnue

Et je voudrais être son Targui. 

Je rêve d'atténuer sa souffrance, ne fusse qu'un instant. Je désire cheminer avec lui dans la solitude de son désert à la découverte d'un peu de beauté afin que les mots amour et tendresse puissent encore être prononcés.

Je voudrais lui dire que le soleil se couche sur la mer apaisée tandis que les étoiles scintilleront à nouveau au ciel indigo.

Je voudrais lui dire que malgré tout, il faut vivre pour le meilleur de tous les matins du monde et partir à la recherche de la beauté qui féconde la vie haletante. 

Je voudrais lui dire que se pose sur les ailes de l'espérance, échappées à la cruauté du fatum, la conscience du beau qui lui permettra d'exister, tout simplement.

 

Mais je sais que ce ne sont que des paroles et que c'est en lui qu'il trouvera la force d'affronter son destin.

 

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José Pigeolet José pigeolet - dans Le targui
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5 avril 2003 6 05 /04 /avril /2003 11:05

jerusalem mosquee omar 2Mon inactivité forcée me donne l'occasion de beaucoup réfléchir et dans mon imaginaire, je tente de trouver une explication à mes réactions. 

Les pensées tournoient dans ma tête et je suis incapable d'arrêter mon esprit sur un scénario plutôt qu'un autre. Faut-il être pessimiste et se préparer au pire ou optimiste pour se donner la force de poursuivre ? Tout bonheur se paie-t-il par une contrepartie faite de souffrance et de malheur ? Je suis au milieu du cyclone et son œil glauque me regarde ; pourtant une nostalgie s'empare de moi et je ne demande qu'à m'émerveiller à nouveau. Mais je n'y parviens pas.

      enfant blessé porté par son père

Comment rester indifférent aux images épouvantables qui exacerbent mon désarroi : celles déversées, à torrents continus, par les journaux télévisés en folie ? Elles sont difficilement soutenables en elles-mêmes, mais aussi par ce qu'elles induisent. Et j'ai honte de voir tant de malheurs causés par les hommes dont la conscience est à géométrie variable. J'ai honte parce que ma souffrance n'est rien à côté de celle de ces corps déchiquetés dans ce paysage d'ocre, de feu et de sang. J'ai honte de mon égoïsme. Je désespère parce que je réagis mal. J'enrage de ne pouvoir influer sur le cours des événements.

 

Durant mes nuits sans sommeil et mes jours sans vie, des visions se bousculent dans ma tête et me transforment en adolescent de dix-sept ans dont j'épouse l'histoire.

 

      Jeune homme israélien pull

      Alone a rencontré Sameya il y a quelques mois déjà. Ombre furtive et sombre, elle longeait les murs de Jérusalem pour se protéger du vent froid de décembre, quand un trio de soldats, fusil au bout des bras, l'a arrêtée et poussée dans une ruelle étroite. Ils riaient de son angoisse et se mirent à la palper sous prétexte de trouver une arme quelconque. Elle ne se laissait pas faire et se débattait courageusement.

C'est à ce moment qu'Alone, sortant de chez lui, a ouvert la porte contre laquelle les soldats coinçaient la jeune fille. Elle bascula dans le vide et il la rattrapa de justesse. Les soldats surpris reculèrent, légèrement désarçonnés par la présence de ce témoin gênant.

" C'est une amie… elle venait me chercher, nous devons nous rendre au centre de musique de la maison Alpert et comme pour confirmer ses dires, l'adolescent brandit l'étui de la flûte traversière qu'il tenait à la main.

Tout en maugréant, "Allez, c'est bon pour une fois", les soldats les laissèrent partir sans oublier de proférer quelques paroles grivoises.

Pour donner le change, le garçon prit la jeune fille par la main comme s'il la connaissait depuis toujours et ils partirent en direction du centre de musique. La rue à peine tournée, elle se dégagea la main et leva vers son sauveur un regard plein de reconnaissance et une larme coula sur sa joue pâlie par la peur. Elle réprima le sanglot qui lui serrait la gorge et s'efforça d'esquisser un pâle sourire.

Alone était à la fois ému et subjugué par la perfection de l'ovale du visage dans l'écrin du voile. De son index, il arrêta au milieu de la joue la coulée de la perle fragile et brillante et son regard plein de douceur se voulait un baume atténuant la frayeur de cette adolescente.

 

    Tout de suite, il a compris qu'il se passait quelque chose entre cette jeune fille et lui et que plus rien ne serait comme avant. Cette rencontre le troublait et le contact de la main féminine avait multiplié les battements de son cœur. Il devait se rendre à l'évidence : cet évènement venait de bouleverser son âme. Sa vie ne serait plus la même. Des regards se sont croisés et dès cet instant, alors que tant d'obstacles séparent ces deux êtres, l'alchimie de l'amour transmute leurs pensées.

 Mais il est juif et elle est musulmane. Ils habitent le même quartier de Jérusalem, mais c'est comme s'ils résidaient dans deux pays différents situés à des milliers de kilomètres de distance. Tout les sépare. Et pourtant, ne sont-ils pas fait l'un et l'autre de chair et de sang ? Ils vivent, ils rient, ils souffrent et aiment tous les deux.

 

Ils se sont revus, car Sameya, malgré la désapprobation de sa famille, s'est inscrite à la maison Alpert pour suivre les cours de chant. Cela lui permet de voir Alone régulièrement. Ils prolongent tant qu'ils peuvent leurs rencontres toujours trop brèves à leur goût et apprennent à se connaître. Ils parlent de leurs conceptions respectives des relations Palestino-Israéliennes et sont au moins d'accord sur un élément : l'absurdité de cette guerre et de ses carnages qui se déroulent dans une indifférence quasi complète de la communauté internationale, réduisant les massacres au rang des faits divers tant l'actualité regorge de récits de violences et d'attentats perpétrés un peu partout dans le monde. Leurs discussions sont ponctuées par des moments musicaux où la voix délicieuse de Sameya s'harmonise parfaitement avec le timbre de la flûte traversière qu'Alone maitrise déjà parfaitement. Ces moments de plénitude sont source de bonheur et les deux jeunes gens ne s'en lassent pas.

      alignement-de-rockets.jpg

Hier, les chasseurs israéliens ont bombardé le quartier de Tal al-Hawa. Accompagnés de puissants bulldozers D9, les chars sont entrés dans le quartier. Ils ont rasé les maisons en représailles aux tirs de rockets tombés sur le nord d'Israël. Ce jour-là, Sameya et Alone, à la suite d'une discussion politique acharnée, s'étaient rendus à Gaza pour mieux cerner et comprendre la misère du peuple oppressé par le blocus israélien.

Ils se trouvaient dans le quartier quand les bombardementcommencèrent. Chars israélien

Les Chars merkava tiraient dans tous les sens et les bulldozers surgissaient de toute part en broyant tout sur leur passage. Ils nivelaient, en un affreux mélange, les corps et les murs éclatésEnjambant les corps mutilés, fuyant l'odeur âcre de la poudre brûlée, leurs pas crissant sur le verre pilé, les deux adolescents ont par miracle trouvé l'entrée du sous-sol d'un immeuble à moitié effondré. Serrés l'un contre l'autre à l'abri des tirs, ils ont attendu que les rais des premières lueurs de l'aube pénètrent jusqu'au recoin de leur cachette avant de se risquer en dehors de leur refuge. A l'extérieur, le jour était étrangement calme. Une épaisse nappe de poussière, vaste linceul gris,recouvrait le sol aplani d'où surgissaient de temps en temps des pans de mur miraculeusement debout, une tête ou

gaza enfant

une main appartenant à un corps en partie enterré. Les quelques orangés de la place étaient cramés et leurs racines étaient en sang. L'air exhalait le mélange d'une odeur de mort et de gravats. La chaleur commençait à peser sur un étrange silence après tout ce fracas, troublé seulement par quelques gémissements surgissant de nulle part.

 

      Ruine-nuit-.jpg

Alone chercha le regard de sa compagne. Elle avait fermé les yeux. "Je suis là" chuchota-t-il à son oreille. Elle ouvrit les paupières et la collision fut terrible. Le garçon plongea son regard dans le noir profond des yeux de son amie et découvrit l'ombre géante de la terreur qui y régnait encore. Cet événement qu'ils venaient de vivre ensemble possédait Sameya tout entière. Son regard était comme un immense puits de détresse qu'elle ne viderait jamais. Malgré elle, les méandres de sa mémoire emprisonnaient cette nuit de feu et de sang qui couvrait son corps à la peau trop fine pour supporter le poids de ces vêtements de mort. Pourrait-elle sortir un jour de l'obscurité, guérir son esprit blessé par tant de violence ? Peu à peu, ses sens s'engourdissaient pour gommer cette réalité trop pénible; son âme était trop belle pour parcourir ce champ d'horreur. Sa gorge se serrait et le souffle qui l'animait s'amenuisait. Elle étouffait. Elle voulait hurler, mais aucun son ne sortait de sa gorge. Elle respira la présence d'Alone. Il l'étreignit doucement. Un râle sortit de sa poitrine et les yeux révulsés, elle lui martela la poitrine de ses poings serrés. Il la laissa faire se contentant de la maintenir par les épaules. Et puis, tout doucement, il l'attira contre lui jusqu'à ce que les sanglots éclatent longuement pour finalement mourir sur son épaule. Il répéta plusieurs fois à mi-voix "Sameya, je t'aime".Et leurs larmes finirent par se mélanger.Sameya-Alone.jpg

"Jamais, ils ne pourront écrire le mot paix avec le sang de ton peuple" dit-il alors d'une voix ferme. 

 

 La chaude saison s'étiole. L'incandescence de l'été a fait place à une douce chaleur. Entre figuiers, orangers, cyprès et pinèdes, ils ont parcouru les espaces naturels du mont Scopus. Ils ont goûté à la fraîcheur de la source naturelle, véritable mélodie souterraine jaillissant du massif. Ils se sont reposés sur les terrasses antiques, témoins discrets de l'agriculture d'antan. Alone et Sameya contemplent le panorama de la cité des peuples antagonistes.

      buissons Scopus

Ils sont là dans la colline, seuls, à l'abri des grands rochers blancs. Leur bonheur est immense. L'attente de ce moment a été longue, car trop de choses autour d'eux les séparaient. Après cette terrible expérience, vécue il y a quelques mois déjà, ils ont eu du mal à se retrouver. Mais aujourd’hui le soleil d'une fin d'été les inonde et en dedans d'eux un flot de sentiments réfrénés les trouble. Envahi par une émotion étrange et nouvelle, il s'est approché d'elle, lui a ôté le voile et elle n'a pas protesté. Il découvre enfin, sans contrainte, ce visage ovale encadré cette fois par de longs cheveux noirs coulant en cascade sur ses épaules rondes. Un instant, sa respiration s'arrête. Pourquoi fallait-il cacher tant de beauté ? Il se penche et ses lèvres rencontrent les siennes, douces et tièdes. Les cils se croisent et les corps sont gorgés de désir.

Mais Sameya soudain a peur. Elle écoute les déflagrations qui s'estompent dans le lointain. Le bruit d'un feu d'artifice étrange accompagné de sang et de cris s'échappe de sa mémoire. Elle entend les rockets qui se déchirent la gorge dans un hurlement sauvage en crachant leurs engins de mort et allument l'horizon d'une lueur rougeoyante. Elle revoit les arbres aux racines habillées de sang et les maisons aux ouvertures béantes exhalant, dans un dernier fracas, la poussière qui pour quelques instants dissimule complètement les gravats.

Mais l'amour est plus fort que l'angoisse qui remonte à la surface. Le garçon lui murmure sa tendresse à l'oreille, l'enveloppe de ses bras et puis, sur l'herbe douce et chaude, l'attire par terre à côté de lui. Et sa peau se tend sous la pression de la vie qui veut s'échapper de son corps. Les visions funestes s'évaporent au contact de leur corps. Dans leur esprit, les hurlements secs des kalaknikofs cessent.

Sur le cou tendre, qu'il a mis à nu, il promène sa bouche humide, légèrement entrouverte, pour aboutir à la courbe harmonieuse de l'épaule. Ils sont allongés l'un contre l'autre et le contact des chairs leur procure une délicieuse tiédeur. Un immense silence, troublé seulement par leur respiration et le chant d'un chardonneret élégant, forme une bulle rassurante. Sous une strate de tendresse sublimée par la beauté des lieux, ils ont extirpé du fond de leur être la haine qui les entoure. Il enlève sa chemise et elle découvre son corps dessiné par les muscles saillants sous la peau brune. Il est beau et fort comme l'odeur de l'été, elle est belle et sensuelle comme un matin de printemps.

Dans un ardent désir, elle lui saisit la tête et la presse contre sa poitrine. Il respire son parfum à pleines goulées, comme un plongeur émergeant de l'océan aspire l'oxygène dont il était privé. De ses doigts délicats, il dégage de la toile les petits seins fermes et ronds et les emprisonne tendrement dans la douceur de ses mains. Sa bouche retrouve les lèvres vermeilles, puis les quitte pour entamer la descente vertigineuse de la gorge qu'elle lui offre sans retenue. Il part à la conquête de ses mamelons adolescents lovés dans les plis de la robe qui lui font comme un nid douillet. Il s'y attarde longuement, subjugué par leur douceur, avant de parcourir le ventre plat et découvrir la forêt virginale qu'il effleure délicatement.

Alors, elle s'offre entièrement à lui. De son corps nu, il la recouvre et lentement, avec une infinie tendresse, ils se prennent leur virginité d'enfant. Quand leur amour explose, c'est comme un éblouissement. Leurs corps fusionnés se gonflent de vie et s'emplissent de beauté, tandis que leurs âmes unies et plus rapides que l'alouette s'élancent vers le ciel dans l'extase du chant de la plénitude du bonheur. Une traînée d'or éblouissante, de sa douce chaleur les enveloppe à jamais dans une immense liberté.

 amoureux-baiser-torse.jpg

        Mais brutalement, une immense explosion retentit dans le quartier de Jérusalem-Est.  Sameya se réveille à la réalité. L'image de son frère Fahd surgit devant elle.Explosion-dans-la-ville.jpg

Fahd est un adolescent âgé de seize ans. 

jeune-homme-t.shirt-blanc.jpg Elle l'aime profondément et partage avec lui depuis toujours une complicité fraternelle.

Elle se souvient que ce matin, quand il l'a embrassée, ses yeux étaient brouillés par un parfum de larmes. Alors, les images du jour où son frère est revenu couvert de sang défilent à toute vitesse sur l'écran de ses souvenirs. Le regard hagard, passant devant elle sans dire un mot et ne semblant pas la voir, il s'est dirigé vers la douche et pendant de très longues minutes, il a fait rebondir sur ses épaules les gouttelettes transparentes.

Elle a essayé de savoir ce qui était arrivé, mais il s'est muré dans un mutisme qui l'effrayait. Ce n'est que le jour d'après qu'elle a su ce qui s'était passé.

 

Pour Fahd, qui était un garçon joyeux et affectueux, tout a basculé le soir ou Mohamed Al Saafin, un militant du Djihad islamique recherché par l’armée israélienne pour son implication supposée dans deux attentats suicides, fut tué. Ce soir-là, à la faveur de l'obscurité de la nuit tombante, Mohamed rejoint sa maison située en bordure du camp de réfugiés de Nusseirat. Mais un piège était tendu. En quelques minutes, une colonne de blindés encercle son domicileAl-Saafin refuse de se rendre et une fusillade éclate. A l'appel du muezzin, des dizaines de militants en armes accourent. Deux combattants de vingt-cinq et dix-huit ans sont tués dans les combats. De nombreux blessés, dont beaucoup d'enfants, sont évacués. Entre-temps, les chars se déploient sur les axes principaux du camp en faisant un boucan d’enfer. Les tirs des mitrailleuses se déchaînent. Fadh se retrouve au sein de la bataille. Il est là pour rejoindre ses amis Youssef et Nabil avec qui il avait rendez-vous. Il a juste le temps de les apercevoir au coin de la rue avant de se jeter à l'abri dans l'encoignure d'une porte. Devant lui, une petite fille figée par la peur au milieu de la rue est soudain frappée par deux balles dans la poitrine. Fadh se précipite pour la ramasser. Ilham, âgée de quatre ans, dans un grand hoquet de sang, meurt dans ses bras. Tandis que les balles sifflent autour de lui, il couvre la fillette de son corps comme s'il pouvait encore la protéger de la mort et prostré par l'horreur, il demeure immobile. Son visage couvert de sang et de larmes garde les yeux grands ouverts sur un vertige sans fin. Et les minutes égrènent les heures de l'épouvante.

Au bout de quelques heures, les tirs des mitrailleuses s'espacent et les chars se retirent. Quand les coups de feu cessent enfin, la lumière naissante de l'aube laisse deviner un amas de ruines.

Youssef et Nabil ont passé la nuit dans une cave. Ils se risquent à partir à la recherche de Fahd. Ils sont terriblement inquiets car, un fugitif instant, ils l'ont aperçu devant eux fuyant les combats. Un lourd silence écrase la poussière. Plus rien ne bouge. Les deux garçons se croient en sécurité. Ils avancent prudemment en longeant les façades éventrées, lorsque deux coups de feu espacés de quelques secondes déchirent le calme apparent. Youssef meurt sur le coup touché d'une balle en pleine tête, tandis que Nabil s'écroule atteint par une balle qui lui a traversé la gorge.

Palestinien tué

Alors, un long cri de Fahd, qui a tout vu, crible les murs de la rue. Sans réfléchir, il franchit à découvert la distance qui le sépare de ses amis. Il s'agenouille près de Nabil, lui saisit la tête entre les mains et la dépose sur ses genoux. Dans ses mains, des flots de sang s'écoulent par à-coups de la blessure béante. A chaque inspiration, le sang pénètre dans les poumons du blessé. Soudain, son corps se raidit et il meurt, les yeux grands ouverts, noyé par son propre sang. Alors Fahd, hébété, se relève. Il offre son corps à l'ennemi, puis il hurle toute son horreur et au bout de quelques instants ses hurlements finissent en sanglots écorchés. Deux soldats israéliens l'observent par l'ouverture d'une fenêtre. L'un ajuste à nouveau son tir, mais l'autre d'une main ferme lui abaisse son arme et le frappe au visage en lui criant : "Pourquoi devais-tu tuer ces gamins, aujourd'hui assez de malheurs n'ont-ils pas été semés ?

Fahd s'est écroulé à genoux. Aujourd'hui, la mort n'a pas voulu de lui. Ses deux mains écrasent les larmes sur son visage. Lorsqu'il se relève, il a perdu son innocence d'adolescent. Il n'échappera pas à l'horreur de ce qu'il a vécu. Désormais, la haine a remplacé la peur. Il se promet que l'hyène ne dévorera plus jamais la gazelle.

Depuis cette journée terrible, Sameya est inquiète. Son frère s'est éloigné d'elle. Il ne partage plus rien avec elle. Quand elle le regarde ses yeux se dérobent constamment.

Depuis six mois, elle sait qu'il fréquente assidûment des membres du Hamas. Il disparaît toute la journée et souvent, il ne rentre pas dormir. En réalité, il est pris en charge par un jeune adulte nourri durant toute son enfance au brouet de la haine et de la violence d'un iman enrubanné. Avec d'autres adolescents, il reçoit les enseignements du djihad

Preche-imamentoure-de-gardes.jpgincluant le meurtre et le terrorisme : le croyant a pour devoir de porter secours aux musulmans persécutés par un gouvernement étranger qui use de la force pour s'opposer à 'instauration du règne de Dieu sur sa terre. Les objectifs sont la création d'un état islamique palestinien, dont la capitale sera Jérusalem, et la destruction de l'Etat d'Israël. En faisant de son corps une bombe qui le consumera, par la grâce d'Allah, le martyr fera goûter l'amertume à l'infidèle.

Ce matin Fahd est prêt. Il a noué, sur son ventre nu, la ceinture d'explosifs. Il l'a ensuite dissimulée sous une ample chemise. Il est calme. Bientôt, en tant que martyr, il ira rejoindre le paradis promis où il sera entouré de mille vierges et pourra se désaltérer à la source claire et se nourrir à la rivière de miel. Il y retrouvera Nabil et Youssef ses copains de toujours. Hier, il a enregistré son message de mort. Il y précise qu'il agit pour l'amour et la liberté de son peuple et pour la gloire d'Allah.

D'un pas ferme, il se rend à l'arrêt de bus. Après quelques minutes d'attente qui lui paraissent une éternité, il monte dans un véhicule bondé en majorité d'adolescents. En voyant ces jeunes gens souriants qui se rendent à l'école, un très court instant, il hésite, mais le regard soupçonneux d'un militaire le décide. Il doit donner le change et il embarque dans le bus où il joue des coudes pour se retrouver debout au milieu de l'allée, dans la cohorte joyeuse ; c'est là que la bombe fera le plus de dégâts.

Tout contre lui, une jeune israélienne se cramponne à la main courante située au-dessus d'elle. Elle est vêtue d'un chemisier blanc immaculé, que sa position en extension soulève légèrement, découvrant ainsi, juste au-dessus de sa ceinture, une bande de peau satinée. Sous l'étoffe fine, il devine les petits seins nus pointés vers l'avant. A chaque tournant de la route, son corps s'appuie contre le sien. Il croise son regard : ses yeux ont la couleur du ciel et son visage celle du miel. Il la dévisage et est surpris par la ressemblance avec Sameya. Elle lui sourit… mais son sourire se fige ; sur ce beau visage juvénile, à quelques centimètres du sien, elle voit flotter une inquiétante gravité. Elle aperçoit dans les prunelles noires, parsemées de grains de poussière d'or, un gouffre de souffrance… elle comprend. Elle comprend, en un éclair, que c'est fini, que sa vie va basculer dans le néant, qu'elle ne connaîtra pas l'amour, qu'elle n'aura pas le temps d'épanouir son corps de femme, de rencontrer l'homme et d'enfanter le fruit mûr de sa passion. Elle ne pourra plus se réveiller, marcher, courir, rire, chanter, caresser, humer l'air du petit matin, se dorer au soleil et s'endormir dans la tiédeur de ses draps blancs. Dans le regard fanatique du jeune homme, son instinct de femme a deviné les intentions de meurtre.

Elle voudrait crier, mais pas un son ne franchit le fond de sa gorge et elle le regarde, fascinée, comme la proie sous le regard du serpent. Alors, lentement, presque sans savoir, profitant d'un arrêt du véhicule, dans un désir irrésistible, le jeune homme insinue sa main gauche sous le chemisier blanc tandis que la main droite glisse vers le détonateur. Il se relie ainsi à la vie et à la mort. Il caresse la peau fine et douce où se répercute le frémissement d'une respiration saccadée. C'est la première fois qu'il touche le corps d'une femme ; cette découverte le bouleverse. Il ne savait pas que quelque chose d'aussi doux pouvait exister. Un long frisson le traverse tout entier. Comme pour renforcer le lien qui l'unit à elle, il se caresse le ventre ; sous sa peau, il sent ses muscles soudain se crisper par le doute et la peur, cette peur qu'il n'avait plus connue depuis la terrible nuit de la tuerie de ses amis. Au contact de cette double caresse, il sombre brutalement dans une immense détresse. Une sueur fine perle sur sa peau que le courant d'air chaud des fenêtres ouvertes ne parvient pas à dissiper. La douceur du visage de Sameya envahit son cœur. La carapace de haine se fendille et il sait. Maintenant, il sait qu'on lui a menti, que la haine engendre la haine, que le sang des innocents ne fera pas tomber la barrière qui sépare les peuples. Que seuls l'amour et la tolérance pourront détruire les murs de béton érigés pour les séparer.

A l'instant précis de cette révélation, son doigt rencontre la commande de mort et le bus démarre brusquement. Dans un réflexe pour se retenir, sa main agrippe le détonateur. L'explosion est terrible et le bruit, au-delà des maisons, percute les collines environnantes. Le corps de Fahd se déchire en lambeaux de chair qui se projettent et se collent sur la structure du bus. De ce garçon magnifique, dont le cœur et le corps étaient faits pour aimer, il ne reste plus qu'une affreuse bouillie mêlée à un carnage de feux, de tôles tordues, d'éclats de verre et de sang. Seule la tête est intacte ; les grands yeux noirs éteignent, un à un, les grains de poussière d'or et semblent regarder, incrédules, le chemisier blanc, qui de rouge se teinte lentement au son du hurlement des sirènes.

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Dans la colline, Sameya pleure doucement.

 

         Devant mes yeux, sur un grand écran blanc, défilent, en lettres de douleur, des questions lancinantes.

         Toi la mère, toi le père de cet adolescent, pourquoi serez-vous si fiers de lui et de son acte insensé ? Pourquoi ne pas l'avoir aimé suffisamment fort, afin de le soustraire aux griffes de ces ayatollahs fous, qui dénaturent les enfants au profit du pouvoir tyrannique de leur religion ? Et n'évoquez pas la volonté de votre prophète, il n'a pas voulu cela.

         Et toi, Premier d'une nation martyrisée, as-tu oublié les souffrances passées pour oser porter l'humiliation, la misère et la mort aux hommes du pays voisin, au point de les acculer à une si grande haine et un si grand désespoir ?

         Et toi, tranquillement, tu fais crotter ton chien sur la pelouse de la maison blanche pendant que tes avions sèment la terreur et la mort à des milliers de kilomètres de toi et que tes soldats meurent en terre étrangère. Pourquoi es-tu si sûr de ton bon droit ? Ne sais-tu pas que Dieu, s'il existe, jamais ne bénira la guerre des hommes ?

         Et toi, le dictateur sanguinaire qui giflait ses collaborateurs, leur crachait au visage, les faisait pendre ou fusiller, toi qui es responsable de centaines de milliers de morts, de l'oppression et de la misère de ton peuple pendant que tu te prélassais dans tes palais luxueux, si ton corps est encore vivant, ton âme est morte depuis longtemps.

         Et toi, pauvre peuple d'Irak, délivré d'une dictature vas-tu te jeter dans une autre, celle de ces religieux moyenâgeux, celle où la culture, la danse et la musique n'auront plus de place, où la femme ne sera plus que l'objet servant, au travers de la fente d'une étoffe, à assouvir les besoins de tes mâles en rut ? La beauté de tes enfants mérite-t-elle cela ?

         Et toi, vêtu de ta robe blanche pour nier ton sexe et coiffé d'un chapeau d'un autre âge, pourquoi vocifères-tu, en brandissant la croix, ton message de paix au travers de ce rictus qui m'évoque tout, sauf l'amour ? Pourquoi n'as-tu pas pris ton bâton de pèlerin pour le porter, toi-même, jusqu'à Bagdad, Gaza et Jérusalem ?

         Pourquoi tout cela, encore, aujourd'hui, au moment même où je respire ?

Quand cela s'arrêtera-t-il ?

         Et moi, qu'ai-je fait pour l'enfant que l'on viole, pour la femme battue et humiliée, pour l'homme que l'on torture et qu'on assassine ? Qu'ai-je fait pour bouter la violence hors ce monde et l'extirper des profondeurs de mon être, pour nourrir l'enfant qui a faim, pour rendre l'espoir aux hommes perdus, pour protéger la nature qui s'asphyxie ? Qu'ai-je fait pour ceux qui, tout simplement, m'entourent ?

J'ai vu le petit Ali étonnamment beau malgré son masque de souffrance. J'ai eu envie de crier, de le serrer contre moi, de le couvrir de baisers pour calmer sa douleur et lui rendre ses bras. J'ai vu le petit Ali mais je n'ai rien pu faire et son visage me hante. Je sais que je ne peux prendre en charge toute la misère du monde, je ne peux même pas m'emparer de mon propre destin. Pourtant, choisir l'inefficacité de l'abstention sous le prétexte de mon impuissance serait faire preuve de lâcheté.

 Mais que faire ? Je n'ai pas de réponse.

 Alors, il me reste la révolte, celle qui stigmatisera le meurtre comme moyen d'action politique et qui dénoncera la loi du plus fort, celle qui m'obligera à me remettre en question et donnera un sens à ma vie.

Il me reste le rêve.

Quand la tension est trop forte, j'essaye de m'évader. Je rêve de mon enfance comme d'un pays paisible ; je songe à ces contrées comme à une terre lointaine où je pourrais retourner un jour. Je traque mes souvenirs dans tous les paysages qui composaient la beauté de ce petit monde. Je veux m'abstraire du présent pour prolonger le temps révolu de mes amitiés d'adolescent. Je voudrais, encore une fois, me mettre à l'abri des grands rochers blancs.

J'aspire à la clarté pour les autres et pour moi, mais la clarté tue les ombres et sans elles le dessin est plat, il est sans vie. La mort et la vie, la souffrance et la joie, la trahison et l'amitié, l'indifférence et la sollicitude, le jour et la nuit, ce sont les interfaces inévitables qui jalonnent mon chemin. Se peut-il que l'on puisse connaître le bonheur dans ce cheminement sinistre ?

Je doute.

La vie autour de moi a bousculé l'illusion et rompu le charme, me plongeant dans une mémoire qui s'efface. J'essaye de recréer une vie, mais ce n'est jamais celle que je recherche et plus je m'acharne, plus je perds mes références. Ma tête se met à tourner, les petits cris de la vie deviennent des hurlements et l'envie et la rage de tout détruire s'emparent de moi. Alors, la lumière se retourne, les ombres s'inversent, les mensonges deviennent des vérités. Je sais que je fais mal et j'ai mal. Et les jours sans vie et les nuits sans sommeil me laissent dans une inépuisable fatigue.

 galerie-membre-perou-coucher-de-soleil-sur-les-dunes-0.jpg

         Mais heureusement que le soleil se lève, que dans la rivière profonde, par instants, un fond de pierres scintillantes remonte à la surface, que l'oiseau continue de bâtir son nid, qu'il chante et prend son envol.

         Heureusement que, par sa couverture laiteuse, la brume gomme toutes les imperfections, laissant à peine émerger les troncs majestueux de la forêt des illusions.

         Heureusement que la fleur éclôt et offre son nectar enivrant à l'abeille courageuse, que l'arbre fruitier fleurit et sème ses pétales annonçant ainsi les prémices de l'abondance de ses fruits. Heureusement que le pollen envahit et féconde la terre amoureuse, que la chrysalide se transforme peu à peu et que le papillon déploie enfin ses ailes, que les longues herbes ondulent faiblement sous le souffle du vent tandis que la pluie plonge les bouleaux blancs dans une douce et brumeuse mélancolie.

         Heureusement que le soleil se couche sur la mer apaisée, que les étoiles scintillent dans la voûte céleste et que l'astre lunaire illumine, de son rayonnement argenté, l'air rafraîchi par la rosée nocturne et embaumé par la lavande sauvage.

         Heureusement qu'il y a cela.

         Heureusement qu'il y a les grottes de Lascaux, les cathédrales et les humbles chapelles, heureusement que Bach, Mozart, Stravinsky et les autres nous font goûter à l'ineffable musique, que Breughel peint les saisons, que Monet fait vibrer les nymphéas, que Van Gogh enflamme les cyprès et les tournesols, que Picasso, dans Guernica, clame sa révolte.

         Heureusement que l'enfant naît, qu'il se nourrit au sein généreux, qu'il rit et s'endort dans les bras de celle qui le console.

         Heureusement que le couple s'aime, que la main caresse et soigne, qu'elle construit et s'offre à l'ami fidèle.

         Heureusement qu'il y a tes yeux, ta bouche, ton corps.

         Heureusement qu'il y a toi. Heureusement qu'il y a "la"vie

         Heureusement qu'il y a cela, mais pour combien de temps encore ?

 Colombe

                                                                                          Avril 2003

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  • : Le blog de José Pigeolet
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  • : Peindre avec les mots ou écrire avec la couleur; la peinture et l'écriture créent des atmosphères qui jettent sur le monde qui nous entoure un regard révélateur de ce que nous sommes et ce vers quoi nous allons. Peindre ou écrire est une démarche qui commence par la même angoisse du blanc : la toile ou la page. Expulser les images que l'on a en soi, dans la joie ou la douleur, mais toujours dans le doute. Les jeter sur un support aide à mieux comprendre ce que l'on est par la vérité qui se révèle dans le regard des autres dans leur contact avec les œuvres. C'est l'ouverture de la route sur la quête de son identité. Réflexions colorées ou écrites, vous en trouverez quelques-unes sur mon Blog. À vous de les interpréter et peut-être de rejoindre une part de vous-même dans ce lieu "imaginaire".
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